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Critique du libéralisme libertaire

Critique du libéralisme libertaire

Michel Clouscard

Généalogie de la contre-révolution

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Description

En mai 68, des milliers d'étudiants ont couvert les murs de slogans qui promettaient de tout faire sauter : « il est interdit d'interdire », « jouissons sans entraves », « sous les pavés, la plage ». Ils se vivaient comme des révolutionnaires, en rupture frontale avec le capitalisme, la bourgeoisie et l'ordre moral de leurs parents. Une génération entière a cru, sincèrement, qu'elle désobéissait à un système. Un philosophe français, Michel Clouscard, a passé les décennies suivantes à soutenir l'exact contraire : que cette révolte était un cadeau fait au capitalisme.

Clouscard n'était pas un conservateur offusqué par les cheveux longs. Marxiste, sociologue formé à la lecture de Marx et de Rousseau, il regardait 68 avec les outils de l'analyse de classe. Et ce qu'il voyait le laissait perplexe : une contestation qui attaquait partout l'autorité, la morale, la famille, l'interdit — mais jamais le profit, jamais le marché, jamais le rapport de production lui-même. Une révolte des mœurs qui laissait l'économie intacte. Pire : qui lui ouvrait un nouveau terrain de chasse.

De cette intuition est né un livre à contre-courant, publié à rebours de tout ce qui se disait d'élogieux sur l'héritage de 68. Son titre pose déjà le paradoxe que personne n'osait nommer : et si « libéral » et « libertaire », qu'on croit opposés, étaient en réalité deux faces d'une même médaille ?

La question que l’on se pose : Et si la grande libération des mœurs de 68 n'avait pas affaibli le capitalisme, mais lui avait au contraire offert son marché le plus profitable ?Ce que l’on va voir : La thèse de Clouscard sur la révolte qui croyait abattre un système et qui, sans le savoir, en inaugurait un autre.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Mai 68, ou la jeunesse qui croyait désobéir

Pour Clouscard, il faut d'abord comprendre qui sont les acteurs de 68. Pas les ouvriers — eux font grève pour des hausses de salaire, des revendications très concrètes, et rentrent chez eux quand le patronat lâche du lest. Les acteurs symboliques du mouvement, ceux qui donnent le ton et écrivent les slogans, sont pour l'essentiel des étudiants issus des classes moyennes et de la petite bourgeoisie. Une jeunesse scolarisée, pas encore insérée dans la production, qui a du temps, des mots, et une soif de rupture.

Ce que cette jeunesse attaque, Clouscard le note précisément : l'autorité du père, la morale sexuelle, l'interdit religieux, la discipline, la contrainte sous toutes ses formes. Le mot d'ordre est la levée des entraves. On veut vivre, jouir, consommer de l'expérience, abolir la frustration héritée. C'est une révolution du désir plus que du travail. Et c'est là, dit-il, que le malentendu commence : on prend la contestation de l'ordre moral pour une contestation de l'ordre économique.

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02

Chapitre 2 — Le "tout est permis" comme nouveau marché

L'idée centrale de Clouscard tient dans un renversement. Le capitalisme classique, celui que Marx avait décrit, reposait sur la production et sur une morale de l'effort. Il fallait travailler, se discipliner, différer le plaisir. Le capitalisme d'après-guerre, lui, bascule du côté de la consommation. Et pour que les gens consomment, il ne faut plus les culpabiliser de désirer — il faut au contraire les encourager à désirer, à essayer, à se faire plaisir sans frein.

Or le « jouissons sans entraves » de 68 dit exactement cela. Clouscard observe que le discours libertaire et le discours publicitaire convergent mot pour mot. Tous deux promettent la fin de l'interdit, la libération du désir, l'accès immédiat au plaisir. Le marché n'avait pas besoin de combattre la contre-culture : il n'avait qu'à l'écouter et à lui vendre ce qu'elle réclamait. Voyages, loisirs, musique, mode, sexualité marchandisée, substances — tout un continent de biens et de services s'ouvrait là où l'ancienne morale avait tenu des barrières.

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03

Chapitre 3 — Le libéralisme libertaire : un mot pour une alliance

Reste le titre, et le paradoxe qu'il contient. On place d'ordinaire le « libéral » à droite — l'économie de marché, le profit, l'entreprise — et le « libertaire » à gauche — l'anti-autorité, l'anti-morale, l'émancipation. Clouscard soutient que cette opposition est un trompe-l'œil. Les deux termes désignent les deux faces d'une même configuration historique, nouée précisément autour de 68.

Le libéralisme, dans son versant économique, veut la liberté du marché : circulation des biens, du capital, de la marchandise sans entrave de l'État ou de la tradition. Le libertaire, dans son versant culturel, veut la liberté des mœurs : circulation des désirs, des corps, des expériences sans entrave de la morale ou de la loi. Clouscard note que c'est le même mot, entrave, que les deux veulent abolir. Et que l'abolition de l'une sert l'autre : des mœurs sans interdit font un marché sans limite.

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04

Chapitre 4 — La per­mis­si­vi­té qui ne libère que la consom­ma­tion

Si l'on prend du recul, la thèse de Clouscard n'est pas un règlement de comptes avec une génération. C'est une proposition générale sur la nature de la liberté dans les sociétés d'abondance. Sa question est simple et dérangeante : quand on nous dit « tout est permis », qu'est-ce qui est réellement permis ? Pour lui, la réponse est presque toujours la même — ce qui se consomme. La permissivité ouvre grand les portes du plaisir achetable, et laisse soigneusement fermées celles qui coûteraient au système : la remise en cause de la propriété, du salariat, du rapport de production.

Clouscard appelle cela une liberté sans pouvoir. On peut tout désirer, tout essayer, tout dépenser — mais on ne peut pas décider de ce qui est produit, ni comment, ni pour qui. La sphère des mœurs est devenue infiniment permissive ; la sphère de l'économie, elle, reste verrouillée. Le sujet moderne jouit de ses choix de consommation avec une intensité d'autant plus grande qu'il n'a plus prise sur rien d'autre. La liberté s'est déplacée là où elle ne dérange pas, et s'est tue là où elle dérangerait.

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05

Conclusion

La jeunesse de 68 voulait abattre un monde et se croyait au seuil d'une révolution. Clouscard lui renvoie une image plus amère : elle a été la main-d'œuvre idéologique d'une mutation du capitalisme, celle qui l'a fait passer de la morale de l'effort à l'économie du plaisir. En réclamant la fin des entraves, elle a retiré le dernier obstacle qui séparait le désir de la dépense. La contre-révolution dont il trace la généalogie n'est pas venue de la droite réactionnaire — elle est sortie des slogans libertaires eux-mêmes, retournés en arguments de vente.

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