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Victor Hugo

Dygest Original

Quand un poète chassait un empereur

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Description

Le 2 décembre 1851, à Paris, le président de la République française, Louis-Napoléon Bonaparte, exécute un coup d’État. Il dissout l’Assemblée, fait arrêter les députés qui s’opposent à lui, et installe par la force un régime personnel qui deviendra, un an plus tard, le Second Empire. Parmi les fugitifs traqués cette nuit-là, un homme se cache successivement chez plusieurs amis, change de nom, emprunte un déguisement, et finit par passer la frontière belge dans la nuit du 11 au 12 décembre, avec un faux passeport au nom de Lanvin, ouvrier typographe. Cet homme est député de Paris, écrivain célèbre, ancien académicien adoubé par Louis-Philippe, et il a 49 ans. Il s’appelle Victor Hugo.

Il ne reviendra en France que dix-neuf ans plus tard, le 5 septembre 1870, au lendemain de la défaite de Sedan et de la chute de Napoléon III. Pendant ces dix-neuf années d’exil, à Bruxelles, à Jersey puis à Guernesey, il écrira la plupart des livres qui ont fait sa postérité Napoléon le Petit (1852), pamphlet politique virulent, Les Châtiments (1853), recueil de poèmes contre Bonaparte, Les Misérables (1862), Les Travailleurs de la mer (1866), L’Homme qui rit (1869). Et il maintiendra, par lettres, par tracts clandestins, par poèmes qu’on récite sous le manteau dans toute la France, une opposition au régime impérial qui finira par l’emporter au sens littéral, car Hugo entre dans Paris à la chute de l’Empire comme on entre en république victorieuse, accueilli par cent mille personnes à la gare du Nord.

L’image qu’on retient aujourd’hui de Victor Hugo buste de bibliothèque, lecteur national consensuel, panthéonisé tranquille manque l’essentiel. Hugo a été, pendant deux décennies, l’écrivain politique le plus actif de France et l’ennemi déclaré d’un empereur. La République a survécu, en partie, parce qu’un poète a refusé de la laisser mourir en silence.

La question que l’on se pose : comment Victor Hugo, jeune écrivain royaliste devenu pair de France sous Louis-Philippe, est-il devenu en exil l’opposant numéro un à Napoléon III, et qu’est-ce que cet épisode dit du pouvoir politique de la littérature ?

Ce que l’on va voir : la jeunesse royaliste et l’arc de conversion politique, l’épisode du coup d’État et le départ en exil, la guerre des livres et des poèmes depuis Jersey et Guernesey, et le retour triomphal de 1870 qui a fait de Hugo l’incarnation de la République.

Sommaire

01

Le royaliste qui devient républicain : un arc de quarante ans

Victor Hugo naît en 1802 à Besançon, fils d’un général d’Empire et d’une mère catholique vendéenne hostile à la Révolution. Son enfance est ballottée entre les missions militaires de son père en Italie, en Espagne, qui marqueront Hernani et les séjours à Paris auprès de sa mère. La séparation des parents, en 1818, le laisse avec une éducation politique paradoxale : il aime Napoléon par son père et le déteste par sa mère, et il commence sa carrière d’écrivain comme jeune royaliste fervent. À 17 ans, en 1819, il fonde une revue, Le Conservateur littéraire, dans la mouvance royaliste. Le roi Louis XVIII lui accorde une pension dès 1822. Sa première publication, Odes, est un éloge des Bourbons.

L’évolution politique de Hugo va s’étaler sur vingt-cinq ans, et elle suit, en parallèle, son évolution littéraire. La révolution de 1830, qui chasse Charles X et installe Louis-Philippe, marque un premier glissement : Hugo accepte le régime, devient une figure de la monarchie de Juillet, écrit Notre-Dame de Paris (1831) qui mêle déjà critique politique et reconstitution historique. Il publie le Dernier Jour d’un condamné (1829), pamphlet contre la peine de mort. Il est élu à l’Académie française en 1841, fait pair de France par Louis-Philippe en 1845.

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02

Le coup d’État et l’exil

Les journées du 2 au 4 décembre 1851 sont, pour Hugo, un traumatisme politique permanent. Il les racontera trente ans plus tard dans Histoire d’un crime, publié en deux volumes en 1877-1878, et qui reste un des reportages politiques les plus puissants de la littérature française. Le récit y est minute par minute : la nouvelle qui arrive au matin du 2 décembre, les députés arrêtés dans la nuit, les députés républicains qui se réunissent en cachette dans des appartements parisiens, l’appel à l’insurrection qui ne prend pas, les barricades qui se construisent puis sont écrasées, les morts. Hugo lui-même, à un moment, est près d’être arrêté ; il échappe à la police en changeant de domicile chaque nuit.

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03

La guerre des livres et des poèmes

L’arme de Hugo, depuis Jersey puis Guernesey, est l’imprimerie. Il publie en 1852, à Bruxelles, Napoléon le Petit, pamphlet politique qui démonte point par point la légitimité du régime de Bonaparte. Le livre est interdit en France, ce qui lui assure une diffusion clandestine massive on raconte qu’il est imprimé en plusieurs éditions miniatures, smuggle dans les bagages des voyageurs, recopié à la main dans les ateliers d’imprimerie pirates. En 1853, Les Châtiments, recueil de poèmes contre Bonaparte qu’il écrit pendant un an de rage froide à Jersey. Chaque poème prend pour cible un événement, un complice du régime, une lâcheté de la classe politique. Le recueil est interdit en France, et là encore, sa diffusion clandestine fait de Hugo, dans la mémoire des opposants au régime, l’incarnation poétique de la République interdite.

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04

Le retour, la République, le mythe

Le 4 septembre 1870, après la défaite de Sedan où Napoléon III a été fait prisonnier, la République est proclamée à Paris. Le lendemain, Hugo embarque à Bruxelles, et le 5 au soir il descend du train à la gare du Nord où une foule estimée à cent mille personnes l’attend. Il a 68 ans. Il n’a pas mis les pieds en France depuis dix-neuf ans. Il s’adresse à la foule depuis un balcon de la rue Lafayette, et il commence à devenir, dès ce soir-là, ce qu’il restera jusqu’à sa mort : l’incarnation vivante de la République française.

Les quinze années qui suivent sont celles d’un homme qui n’a plus rien à prouver. Il est élu sénateur en 1876. Il publie L’Histoire d’un crime en 1877-1878, La Légende des siècles (1859, complétée jusqu’en 1883), Religions et religion. Il intervient pour des causes politiques l’amnistie aux Communards, la défense des congrégations, le droit de retraite pour les ouvriers. Sa popularité, à la fin des années 1870, atteint des niveaux qu’aucun écrivain français n’a jamais connus avant ni après.

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05

Conclusion

Victor Hugo a été, dans la France du XIXᵉ siècle, l’écrivain le plus puissant politiquement de toute l’histoire littéraire moderne. Le poète qu’on a aujourd’hui transformé en monument de bibliothèque a passé deux décennies à harceler par ses livres un régime qui voulait l’enterrer politiquement, et il a gagné. Sa victoire posthume la République qui se consolide après 1870 et qui fait de Hugo son emblème est aussi la sienne. C’est lui qui a tenu la flamme quand personne d’autre n’en avait l’énergie ni le talent.

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