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Simone de Beauvoir

Dygest Original

Le livre qui a inventé le féminisme moderne

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Description

À l’automne 1949, dans une France encore convalescente, paraît chez Gallimard un essai en deux volumes au titre court et abrupt : Le Deuxième Sexe. L’autrice est une normalienne de 41 ans, agrégée de philosophie, romancière déjà reconnue depuis L’Invitée, et compagne d’un autre philosophe dont la France parle beaucoup en ce moment-là, Jean-Paul Sartre. Le livre se vend très vite vingt mille exemplaires en une semaine, dans une France où la lecture critique n’est pas un sport de masse. Et il est immédiatement condamné par le Vatican, mis à l’index, dénoncé par François Mauriac dans Le Figaro littéraire, traité de pornographie par une partie de la presse conservatrice. Dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés, on se passe des exemplaires sous la table.

Soixante-quinze ans plus tard, Le Deuxième Sexe est traduit dans une quarantaine de langues, étudié dans toutes les universités du monde, et cité comme le texte fondateur du féminisme de la deuxième vague. Sa phrase la plus connue « On ne naît pas femme, on le devient » circule dans des contextes qui n’ont plus grand-chose à voir avec sa formulation originale, et reste la formule qui, en cinq mots, a redéfini ce que veut dire être femme dans une société moderne.

Simone de Beauvoir n’est pas la première à avoir écrit sur la condition des femmes. Olympe de Gouges l’avait précédée à la Révolution, Mary Wollstonecraft à Londres en 1792, Flora Tristan au XIXᵉ siècle. Mais Beauvoir est celle qui, à un moment précis et dans un cadre conceptuel précis, a transformé ces revendications en un livre que les non-féministes lisent encore et c’est cela, plus que tout, qui fait d’elle l’autrice du féminisme moderne.

La question que l’on se pose : comment Beauvoir, philosophe parisienne très liée à l’existentialisme et à Sartre, a-t-elle écrit en 1949 le livre qui structure encore les débats féministes contemporains ?Ce que l’on va voir : la formation et l’œuvre qui précèdent Le Deuxième Sexe, le projet du livre et son argument central, le scandale qui suit sa publication, et l’onde longue qui n’a jamais cessé de courir.

Sommaire

01

Avant le livre : la philosophe et l’écrivain

Simone de Beauvoir naît à Paris en janvier 1908, dans une famille bourgeoise catholique en déclin financier. Son père, ancien avocat sans clients, est un libre-penseur qui ne croit ni à Dieu ni au mariage. Sa mère, dévote, fait baptiser Simone et sa sœur cadette Hélène, et inscrit Simone au cours Désir, école catholique pour jeunes filles de bonne famille. Cette tension entre l’éducation religieuse maternelle et le scepticisme paternel marquera durablement la fillette, qui à quatorze ans perd la foi du jour au lendemain et qui ne reviendra jamais sur ce qu’elle a appelé sa conversion à l’athéisme.

À la Sorbonne, dans les années 1920, elle est l’une des très rares femmes à préparer l’agrégation de philosophie. En 1929, elle décroche le concours à 21 ans deuxième derrière un certain Jean-Paul Sartre, premier à 24 ans après deux ans d’efforts. Le jury hésitera, dit-on, à inverser le classement, parce que Beauvoir est techniquement la plus jeune jamais agrégée et qu’on hésite à l’envoyer enseigner dans une France encore peu habituée. C’est la rencontre fondatrice. Sartre et Beauvoir entament un pacte amoureux que les biographes décortiquent encore un compagnonnage intellectuel et sentimental sans mariage, sans cohabitation toujours, avec des amours dites contingentes de part et d’autre, et un engagement à se dire la vérité l’un à l’autre.

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02

L’argument central et le pari

Le projet du Deuxième Sexe naît, raconte-t-elle, d’une question banale qu’elle se pose en 1946 : qu’est-ce que ça signifie pour elle, dans son existence, le fait d’être une femme ? Elle n’a jamais ressenti, dit-elle, que cette caractéristique avait beaucoup pesé sur sa vie l’agrégation, le poste, la liberté sexuelle, les voyages, l’écriture tout cela elle l’a obtenu en posant ses actes comme une personne libre. Et pourtant, en cherchant à articuler cette absence d’entrave, elle se rend compte qu’elle a passé sa vie à ne pas être une femme au sens où la société entend ce mot.

De cette intuition naît le livre. L’argument central tient en une formule, qu’elle pose dans le premier volume : « On ne naît pas femme, on le devient. » Ce qu’il faut entendre par là, dans le cadre existentialiste qui est le sien, c’est qu’il n’existe pas d’essence féminine pas de nature féminine biologique, psychologique ou métaphysique qui déterminerait à l’avance ce qu’est une femme. Il existe une construction historique, sociale, culturelle, qui produit, à partir d’un être humain biologiquement femelle, ce que la société appelle une femme. Cette construction est le fait des institutions, des mythes, de l’éducation, du langage, de l’économie. Elle est révisable parce qu’elle est historique.

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03

Le scandale et ce qu’il révèle

La réception du livre, à sa sortie, est violente. La presse conservatrice Le Figaro, Carrefour, Aux écoutes y voit un manifeste pornographique, et le chapitre sur la maternité provoque des éditoriaux indignés. Mauriac, dans une lettre publique à un collaborateur des Temps modernes, écrit qu’il a maintenant tout appris du vagin de sa patronne. La Vatican met Le Deuxième Sexe à l’Index librorum prohibitorum en 1956. Beauvoir reçoit des lettres d’insultes par centaines.

Plus surprenant, l’accueil à gauche n’est pas unanime. Une partie des intellectuels marxistes considère que le livre minore la lutte des classes, place la question des femmes hors du cadre de l’oppression économique, et risque de détourner les militantes du combat révolutionnaire principal. Albert Camus, dans une lettre à Beauvoir, lui aurait dit qu’elle « avait couvert le mâle français de ridicule ». Sartre, lui, soutient publiquement le livre mais n’en mesure peut-être pas tout de suite la portée il n’a pas commenté la thèse centrale dans ses propres écrits philosophiques.

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04

L’onde longue, soixante-quinze ans après

Dans les années qui suivent, Le Deuxième Sexe devient un livre fondateur en silence. Il est traduit en anglais en 1953 par un universitaire qui le coupe d’un tiers et en gomme une partie de la philosophie, traduction qui restera la version anglaise dominante pendant cinquante ans, jusqu’à une retraduction intégrale en 2009. Il influence Betty Friedan, autrice de La Femme mystifiée (1963), qui ouvre la deuxième vague féministe américaine. Il inspire le Mouvement de libération des femmes français de 1970. Il devient le texte obligatoire des cursus de gender studies aux États-Unis dans les années 1980.

Mais sa diffusion n’est pas seulement académique. La phrase « On ne naît pas femme, on le devient » est sans doute, après « Je pense donc je suis », la phrase philosophique française la plus citée dans le monde contemporain. Elle apparaît sur des t-shirts, dans des manifestations, dans des publicités. Elle est entrée dans la langue commune, détachée de son contexte philosophique d’origine, comme un slogan qui s’autofonde.

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05

Conclusion

Simone de Beauvoir est l’autrice du livre qui, en 1949, a donné un cadre conceptuel à ce qui s’appellera plus tard le féminisme moderne. Le Deuxième Sexe a posé l’idée que la féminité n’est pas une nature mais une construction, et de cette idée découle l’essentiel des analyses contemporaines sur le genre, le travail domestique, la violence conjugale, la représentation médiatique. Beauvoir n’a pas tout dit elle a été critiquée sur sa relative cécité aux questions de classe, de race, et sur sa proximité parfois trop grande avec une universalité bourgeoise française. Mais elle a fourni la grammaire dans laquelle ces critiques elles-mêmes ont pu être formulées.

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