
Shrek
Comment un ogre vert a fait tomber le château ?
Description
Shrek se moque ouvertement des contes de fées. Shrek est aussi le conte de fées qu’une génération entière préfère à tous les Disney réunis. Ces deux phrases ne devraient pas pouvoir cohabiter — et c’est exactement parce qu’elles cohabitent que le film a changé la grammaire du cinéma d’animation.
Un philosophe italien avait formulé l’explication vingt ans avant que DreamWorks ne la mette en images, dans la postface d’un roman médiéval devenu bestseller mondial. Son idée tient en une phrase, et elle éclaire tout — pas seulement Shrek, mais toute la culture de l’ironie tendre dans laquelle on baigne depuis.
La question que l’on se pose : comment un film qui détruit le conte de fées a-t-il pu devenir le conte de fées préféré de toute une génération ?
Ce que l’on va voir : pourquoi DreamWorks a inversé chaque code Disney, comment Umberto Eco avait décrit le mécanisme vingt ans avant le film, et pourquoi cette façon de se moquer tout en aimant est devenue le registre dominant de notre époque.
Sommaire
01L'ogre qui ne voulait pas qu'on l'aime
Il y a une scène dans Shrek qu’on peut montrer à n’importe qui pour résumer le film en dix secondes. Le générique d’ouverture. Un livre de contes s’ouvre comme dans tous les Disney, la voix du narrateur commence à lire « il était une fois », et une main verte déchire la page pour s’en servir dans des toilettes en bois. Le conte est mort avant d’avoir commencé.
Sauf qu’une heure trente plus tard, quand Fiona choisit de rester ogresse pour vivre avec Shrek au lieu de redevenir princesse, on pleure. On pleure pour un ogre vert qui pète dans son marais. Cet arc émotionnel — du ricanement à l’émotion sincère — est la signature de tout le film, et personne ne l’avait anticipé en entrant dans la salle.

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02Pourquoi on pleure plus pour un ogre que pour un prince
Il y a un moment dans Shrek qui résume à lui seul ce que DreamWorks a fait à Disney. Fiona — la princesse que Shrek est censé sauver — se bat mieux que lui, rote après dîner, gonfle un serpent comme un ballon pour amuser l’Âne, et finit par choisir de rester ogresse plutôt que de redevenir belle. Point par point, c’est l’exact inverse de tout ce que Disney avait codifié en soixante-quatre ans de princesses immaculées. Et l’inverse fonctionne mieux que l’original.
C’est la partie troublante. La parodie existe depuis toujours — Don Quichotte se moque des romans de chevalerie, les Monty Python font le même geste avec la légende arthurienne. Mais dans ces cas, la parodie détruit. On rit de la chose parodiée, et l’émotion d’origine ne survit pas. Shrek fait l’inverse : on rit de la princesse Disney, et on s’attache plus fort à ce qui reste après le rire. Fiona-ogresse qui rote est plus émouvante que Belle en robe dorée, pas malgré le rot mais à cause de lui.

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03Ce qu’Umberto Eco avait formulé en 1983
En 1983, dans la postface du Nom de la Rose, Umberto Eco décrit exactement le geste de la première scène de Shrek — vingt ans avant que le film n’existe. Il raconte une difficulté rencontrée en écrivant son roman : comment dire des choses sincères dans une époque qui a usé tous les mots ? Comment écrire une déclaration d’amour quand la phrase « je t’aime » a été vidée par des milliers de chansons et de cartes postales ?
Sa réponse est devenue l’une des définitions les plus citées de la pensée postmoderne. Eco propose : au lieu de dire « je t’aime » directement — ce qui sonnerait faux ou naïf —, on dit « comme dirait Barbara Cartland, je t’aime ». On met des guillemets autour de la phrase. On signale qu’on sait qu’elle est usée, qu’on l’a entendue mille fois. Et c’est précisément en signalant qu’on le sait qu’on peut la dire à nouveau sans faux-semblant. Les guillemets ne tuent pas la sincérité — ils la rendent à nouveau possible.

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04Le cynisme tendre, grammaire d’une époque
Le geste de Shrek ne s’est pas arrêté au cinéma. Depuis 2001, il s’est propagé dans toute la culture — mais pas toujours avec la même justesse, et c’est dans la différence entre les réussites et les échecs que se cache la vraie leçon du film.
Quand Old Spice se moque des publicités de déodorant tout en vendant du déodorant, quand Oasis fait des jeux de mots tellement nuls qu’ils en redeviennent géniaux, quand Burger King chambre McDonald’s avec une tendresse mal cachée — le geste fonctionne. On rit, on sait qu’on rit de la pub, et on achète quand même. L’ironie ne détruit pas le message, elle le fait passer. Quand Deadpool parle directement à la caméra pour signaler qu’il sait qu’il est dans un film de super-héros, quand Scream décortique les règles du slasher en étant un grand slasher, quand Fleabag brise le quatrième mur pour montrer qu’elle sait que sa vie ressemble à une série — même résultat.

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