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Mario Kart

Dygest Original

La carapace bleue

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Description

On roule premier depuis trois tours, la ligne d’arrivée est en vue, et une carapace bleue tombe du ciel pile au-dessus du casque. On finit huitième, parfois pire.

Tout le monde a vécu cette scène et personne ne se demande jamais pourquoi Nintendo a conçu un jeu où le leader se fait systématiquement punir. Derrière cette carapace ridicule — un objet en polygones qui fait râler des millions de gens depuis trente ans — il y a une réponse à l’une des plus vieilles questions de la philosophie politique. Formulée par un philosophe américain en 1971, traduite en pixels par une équipe japonaise vingt ans plus tard, sans que personne des deux côtés n’ait pensé à établir le lien.

La question que l’on se pose : pourquoi un jeu où le premier n’est jamais tranquille est devenu le plus joué au monde ?

Ce que l’on va voir : comment Nintendo a codé dans les règles d’un jeu de karting une idée que John Rawls mettait toute une carrière à formuler, et pourquoi la carapace bleue n’est pas un bug du fun mais sa définition.

Sommaire

01

La rage carapace bleue

On la connaît par cœur. On joue à Mario Kart chez un pote un dimanche soir. Les pizzas sont finies, la Switch est sortie, on est calés sur un canapé un peu trop petit avec trois autres manettes qui traînent autour. On prend Yoshi parce que Yoshi, c’est une évidence depuis toujours. Le départ se passe bien. On chope une carapace rouge, on envoie un adversaire dans le mur, on enchaîne sur un boost bien sec, et là c’est fait — on est premier. Le dernier tour s’annonce. On voit la ligne d’arrivée au loin.

Et puis il y a ce bruit — ce sifflement particulier qu’on reconnaît entre mille, celui qui veut dire : elle est en route, et il n’y a plus rien à faire pour l’éviter.

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02

À quoi sert une injustice programmée ?

Si on y réfléchit deux secondes, la carapace bleue, c’est absurde. Un jeu de course normal, c’est simple : celui qui va le plus vite gagne. C’est la règle depuis que les humains courent après des trucs. Les Jeux olympiques marchent comme ça. La Formule 1 marche comme ça. Même les courses d’escargots de l’enfance marchaient comme ça. On court, on gagne, on est applaudi, point.

Alors pourquoi Nintendo, dès 1992 sur la Super Nintendo, a décidé que dans Mario Kart, le premier n’aurait jamais le droit de respirer ? Ce n’est pas un accident. Ce n’est pas une erreur de game design corrigée trop tard. C’est une décision délibérée, assumée, et même de plus en plus visible au fil des épisodes de la série. Plus on avance dans le classement, moins les objets qu’on ramasse sont forts. Un champignon un peu pourri si on est premier. Une carapace verte qui roule tout droit si on est deuxième. Des objets qui changent la course — la carapace rouge qui vise, le boost étoile — si on est septième. Et trois champignons d’affilée, la carapace bleue, ou pire encore l’étoile d’invincibilité, si on est en dernière position et que tout semble perdu.

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03

Ce que Nintendo a compris avant Rawls

John Rawls, philosophe américain, publie en 1971 un livre qui s’appelle Une théorie de la justice, et qui est devenu l’un des textes de philosophie politique les plus lus du siècle. Rawls se posait une question très simple : comment faire une société juste ? Comment répartir les richesses, les pouvoirs, les chances, pour que personne ne puisse dire « ce n’est pas équitable » ?

Sa réponse est belle. Il dit : imaginons une seconde qu’on ne sache pas quelle place on va occuper dans la société. On ne sait pas si on va naître riche ou pauvre, en bonne santé ou malade, chanceux ou malchanceux. On est derrière ce qu’il appelle un voile d’ignorance. Et depuis cette position, on doit choisir : quelles règles on veut pour le monde dans lequel on va atterrir ?

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04

Pourquoi on y joue encore 30 ans plus tard ?

Le même mécanisme se retrouve partout dès qu’on lève les yeux du canapé.

Une ligue de foot où l’équipe la plus riche gagne à coup sûr, ça n’intéresse plus personne au bout de trois saisons. Ce qu’on regarde, ce sont les championnats où un petit peut battre un grand, où la saison peut basculer en trois matchs. La Premier League vend parce que parfois Leicester gagne. La Coupe du Monde vend parce que parfois un outsider soulève le trophée. Personne ne regarde une course où une seule équipe a le meilleur moteur — ou alors on appelle ça la Formule 1, et on s’en plaint à longueur de journée.

Même chose pour le capitalisme, à plus grande échelle et avec moins de fun. Une économie où les gagnants gagnent tout le temps et les perdants perdent tout le temps, c’est ce que toutes les démocraties modernes essaient d’éviter depuis un siècle. Parce qu’elles savent que ce jeu-là, personne ne veut y jouer longtemps. L’impôt progressif, la redistribution, les services publics, la sécu — c’est le rubber banding des sociétés humaines. C’est moins spectaculaire qu’une carapace bleue en plein vol, mais c’est exactement la même idée : quand le match se resserre, tout le monde reste à table.

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05

Conclusion

La carapace bleue, c’est un petit objet en polygones qui explose au-dessus d’un Yoshi en pixels. C’est aussi une des plus belles leçons politiques jamais codées dans un jeu vidéo. Elle existe pour une seule raison : pour que le dernier puisse encore espérer, et que le premier n’oublie jamais qu’il ne joue pas seul.

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