
L'IA et le travail
Ce qu'on fait quand on ne fait plus
Description
Scène type. Une note de synthèse à rédiger, habituellement une après-midi de travail. On ouvre ChatGPT, on colle les éléments, on précise le format — trois secondes plus tard, la note est là, correcte sur le fond, à ajuster aux marges. On la lit, on la valide, on la renvoie. L’après-midi entier, libéré d’un coup. Et au moment précis où on devrait se sentir soulagé, un autre sentiment apparaît, moins agréable : si cette tâche vient de prendre trois secondes, de quoi est-on encore indispensable ?
Cette scène, des millions de gens la vivent depuis fin 2022, dans des métiers très différents : avocats, journalistes, consultants, analystes financiers, chefs de projet. Elle ressemble, en plus rapide et en plus intime, à ce que les paysans ont vécu avec le tracteur et les ouvriers avec la chaîne de montage. Mais il y a une différence majeure que tout le monde sent sans toujours la nommer : cette fois, ce n’est pas le geste qui est automatisé, c’est l’idée. Et l’idée, on croyait que c’était nous.
La question que l’on se pose : si l’IA fait ce qu’on faisait dans les métiers qu’on a mis vingt ans à apprendre, qu’est-ce qu’on fait, soi, à la place ?
Ce que l’on va voir : pourquoi le travail est devenu la principale source d’identité moderne, comment les vagues d’automatisation précédentes se sont passées, en quoi la vague IA est différente, et ce qui reste quand la tâche disparaît.
Sommaire
01Ce que le travail fait à notre identité
Quand deux personnes se rencontrent pour la première fois dans un dîner, les premières questions arrivent dans un ordre prévisible : le prénom, l’origine géographique, et très vite — souvent dans les trois premières minutes — « et tu fais quoi dans la vie ? ». La question est tellement habituelle qu’on ne la remarque plus. Et pourtant, elle est récente à l’échelle de l’histoire humaine. Dans une bonne partie du monde, et pendant la plus grande partie de son existence, un être humain n’était pas d’abord défini par son métier : il était défini par sa famille, son village, sa religion, sa caste, son seigneur. Le métier venait après, quand il venait.

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02Les vagues précédentes : Ludd, tracteur, chaîne
L’IA n’est pas la première technologie à menacer des métiers. L’histoire économique moderne est faite d’une succession de vagues où une machine remplace un geste humain, détruit une catégorie de travail, et finit par en créer d’autres — pas toujours pour les mêmes gens.
En 1811, en Angleterre, un mouvement d’ouvriers du textile détruit des métiers à tisser mécaniques dans le Yorkshire et le Nottinghamshire. On les appelle les luddites, du nom d’un ouvrier semi-mythique, Ned Ludd. Les historiens ont longtemps décrit les luddites comme des technophobes stupides. On les relit aujourd’hui autrement : ils ne détruisaient pas les machines par principe, ils détruisaient celles qui les privaient de leur métier sans leur offrir d’alternative. Leur calcul était juste à court terme — les tisserands spécialisés ont effectivement été ruinés. Il était faux à long terme — l’industrie textile a créé beaucoup plus d’emplois qu’elle n’en a détruit. Mais les perdants de la transition n’ont pas eu à vivre le long terme.

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03Pourquoi cette vague est différente
Keynes publie en 1930 un essai court et étrange : Les perspectives économiques de nos petits-enfants. Il y prédit qu’à horizon cent ans — donc vers 2030 —, le progrès technique aura tellement augmenté la productivité qu’on pourra vivre confortablement en travaillant quinze heures par semaine. La promesse ne s’est jamais réalisée. La productivité a bien augmenté, mais les gains ont été captés par la consommation — on ne travaille pas moins, on consomme plus. Keynes s’était trompé sur la nature humaine, pas sur les chiffres.
Sa prédiction reprend un sens nouveau en 2026. Pour la première fois, les technologies d’automatisation visent des métiers qui étaient considérés comme à l’abri : la rédaction, l’analyse, le conseil, la programmation, la traduction, la synthèse, la mise en forme. Le tracteur libérait des paysans pour les envoyer dans les usines. La chaîne libérait des ouvriers pour les envoyer dans les bureaux. L’IA, elle, remplace ceux qui étaient dans les bureaux — et il n’est pas évident de voir où les envoyer ensuite.

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04Ce qui reste quand le travail se vide
Il y a deux scénarios qu’on entend partout, et qui sont tous les deux trop simples.
Le premier scénario dit : comme à chaque vague, l’économie s’ajustera, de nouveaux métiers apparaîtront, on n’a qu’à se réinventer. C’est possible. C’est même probablement vrai à quarante ans d’horizon. Mais ça ne dit rien de la personne qui, à quarante-sept ans, voit son métier changer complètement en quelques années et qui n’a ni le temps ni les moyens de tout réapprendre.
Le second scénario dit : l’IA va supprimer tellement de travail qu’il faudra un revenu universel, et on pourra enfin vivre sans avoir à travailler. C’est possible aussi — à condition que la répartition des gains de productivité soit politiquement négociée, ce qui est tout sauf acquis. Et ça ne résout pas le problème posé au chapitre 1 : si le travail est la principale source d’identité moderne, son absence crée un vide que l’argent seul ne comble pas.

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05Conclusion
L’IA n’a pas encore supprimé autant d’emplois qu’on le craignait en 2023. Mais elle a déjà commencé à vider des emplois existants de certaines de leurs tâches, et cette érosion continue, invisible dans les statistiques, est peut-être ce qui finit par compter.
La question n’est pas seulement économique. Elle est existentielle : si le travail a été, pour deux siècles, la principale façon de dire qui on est, que dit-on de soi quand le travail change de nature ? Keynes croyait qu’on saurait quoi faire de notre temps libéré. Il avait raison sur les chiffres, probablement tort sur nous — parce qu’on n’avait pas compris à quel point on s’était construit autour du fait de faire.

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