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Couverture de 'Effet spectateur'

L’effet spectateur

Dygest Original

Pourquoi plus on est nombreux, moins on aide

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Description

Quelqu’un s’effondre dans une rame de métro bondée. Une dispute dérape sur un quai plein de monde. Un automobiliste reste en panne sur une route passante. L’intuition collective est rassurante : avec autant de gens autour, forcément, quelqu’un va intervenir. On se dit qu’on a plus de chances d’être secouru dans une foule que dans une rue déserte. C’est exactement le contraire qui se produit le plus souvent et c’est l’une des découvertes les plus dérangeantes de la psychologie sociale.

Plus il y a de témoins à une situation d’urgence, moins chacun a de chances d’agir. Le phénomène porte un nom, l’effet spectateur, et un mécanisme : la présence des autres ne renforce pas le sentiment de responsabilité, elle le dilue. Chacun se dit que quelqu’un d’autre va s’en charger, que si personne ne bouge c’est sans doute que ce n’est pas si grave, qu’il serait gênant d’être celui qui réagit de travers. La foule, loin d’être un filet de sécurité, devient un brouillard où la responsabilité de chacun se perd.

Cette idée n’est pas née dans un laboratoire, mais d’un fait divers qui a traumatisé l’Amérique. En mars 1964, à New York, le meurtre d’une jeune femme du nom de Kitty Genovese a fait croire tout un pays témoin d’une indifférence monstrueuse. Le récit qu’on en a fait était en partie faux mais il a lancé une des plus belles enquêtes de la psychologie.

La question que l’on se pose : pourquoi la présence de nombreux témoins rend-elle l’aide moins probable, alors que le bon sens prédit l’inverse ?

Ce que l’on va voir : l’affaire Genovese et le mythe qu’elle a engendré, les expériences qui ont disséqué le mécanisme, ce que le réexamen des faits a révélé, et comment déjouer l’effet quand on est, soi, le témoin.

Sommaire

01

Le meurtre qui a accusé une ville

Dans la nuit du 13 mars 1964, Catherine « Kitty » Genovese, vingt-huit ans, rentre de son travail dans le quartier du Queens. Près de chez elle, un homme l’attaque au couteau. L’agression est longue, entrecoupée, mortelle. Deux semaines plus tard, le New York Times publie un article qui va marquer les esprits pour un demi-siècle : trente-huit voisins respectables, affirme le journal, ont vu ou entendu l’attaque depuis leurs fenêtres, et aucun n’a bougé. Pas un appel à la police pendant que ça durait. Trente-huit personnes regardant une femme mourir sans lever le petit doigt.

Le chiffre fait l’effet d’un électrochoc. La presse, les sermons, les éditoriaux y voient le symptôme d’une société malade : l’anonymat des grandes villes, la froideur moderne, la déshumanisation urbaine. « Que nous est-il arrivé ? » demande-t-on. L’affaire Genovese devient une parabole nationale sur l’égoïsme, l’image d’une Amérique qui détourne le regard pendant qu’on tue à sa porte.

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02

Deux psy­cho­logues et une fausse crise

Le dispositif le plus célèbre de Darley et Latané, en 1968, met en scène une fausse urgence médicale. Un participant discute par interphone avec d’autres étudiants, chacun dans une pièce séparée du moins le croit-il, car les autres voix sont enregistrées. Au cours de la conversation, l’un des interlocuteurs simule une crise d’épilepsie, s’étrangle, appelle à l’aide, puis se tait. La question : combien de temps le vrai participant met-il à sortir chercher du secours, et le fait-il ?

Le résultat est limpide. Quand le participant se croit seul témoin de la crise, il sort presque toujours, et vite. Quand il pense qu’il y a quatre autres témoins, il réagit beaucoup moins souvent, et beaucoup plus lentement quand il réagit. Le simple fait de croire d’autres présents, qu’on ne voit même pas, suffit à éteindre l’élan de secours. Ce ne sont pas des gens lâches ; ce sont des gens dont la situation a désamorcé l’action.

Les deux chercheurs identifient plusieurs rouages. Le premier, la diffusion de la responsabilité : à plusieurs, la charge morale d’agir se répartit, et la part de chacun devient assez mince pour qu’on se sente dispensé. Le deuxième, l’ignorance pluraliste : en situation ambiguë, on regarde les autres pour décider si c’est grave ; mais comme tout le monde, prudent, reste impassible en attendant le verdict des autres, l’immobilité générale se lit comme un signal que rien de grave n’arrive. Chacun se rassure sur le calme des autres, alors que tous sont en réalité inquiets.

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03

Quand le récit fondateur se fissure

Reste un paradoxe. La théorie est solide, mais l’histoire qui l’a inspirée, elle, était largement déformée. À partir des années 2000, des chercheurs et des journalistes rouvrent le dossier Genovese et démontent le mythe des trente-huit témoins inertes. Le chiffre lui-même est douteux, sorti d’une conversation entre le rédacteur du Times et le chef de la police. Beaucoup de ceux qu’on a comptés comme « témoins » n’ont en réalité rien vu de l’agression, ou seulement entendu un cri bref dans la nuit sans en comprendre la gravité.

Surtout, certains ont agi. Des appels à la police ont bien été passés, mais à une époque sans numéro d’urgence unique, ils se sont parfois perdus. Et une voisine, Sophia Farrar, est descendue dans la nuit pour rejoindre Kitty Genovese et l’a tenue dans ses bras pendant ses derniers instants. L’image d’une rangée de fenêtres éclairées de monstres impassibles relevait du récit, pas des faits. Un article de 2007 dans une grande revue de psychologie fait le bilan : l’affaire fondatrice de l’effet spectateur reposait en bonne partie sur une légende journalistique.

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04

Le brouillard, et comment en sortir

Que reste-t-il, soixante ans plus tard ? Le mécanisme tient, mais la recherche récente l’a nuancé, et plutôt dans un sens réconfortant. En analysant des centaines de vidéos de vraies bagarres et agressions captées par des caméras de surveillance, des chercheurs ont constaté qu’au moins un témoin intervient dans la grande majorité des cas. La présence d’autres personnes augmente même, parfois, la probabilité qu’au moins quelqu’un agisse, simplement parce qu’il suffit d’un seul. L’effet spectateur ralentit l’individu moyen, mais il ne condamne pas les victimes à l’abandon que le mythe Genovese laissait craindre.

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05

Conclusion

L’effet spectateur raconte une vérité inconfortable : notre tendance à aider ne dépend pas seulement de notre bonté, mais de la configuration dans laquelle on se trouve. Darley et Latané ont eu le mérite de refuser l’explication facile « les gens sont mauvais » — pour aller chercher le rouage caché. Ce faisant, ils ont déplacé la question, de la morale individuelle vers la situation, et rendu le phénomène compréhensible donc combattable.

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