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Le sommeil paradoxal

Dygest Original

Ce que la science sait depuis qu’on a cessé de croire Freud

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Description

On passe en moyenne six ans de sa vie à rêver. L’expérience est si commune qu’on oublie à quel point elle est étrange — le cerveau, la nuit, fabrique des scènes entières, avec décors, personnages, dialogues et émotions, pendant que le corps est paralysé et que les yeux, sous les paupières fermées, s’agitent dans tous les sens. Freud, qui a fait du rêve le matériau central de sa théorie, n’avait aucun moyen d’observer ce qui se passait dans la machine. Il interprétait le récit du rêve raconté au réveil. C’est en 1953 qu’un étudiant de Chicago, Eugene Aserinsky, voit passer sur un tracé électrique une phase inconnue du sommeil — et découvre, sans le chercher, que le cerveau dormant n’est pas éteint. Il est, pendant des plages régulières, aussi actif qu’à l’état de veille. Ce qu’on a appris depuis sur ces plages a renversé à peu près tout ce qu’on croyait savoir sur le sommeil.

La question que l’on se pose : comment la découverte d’une phase inconnue du sommeil, en 1953, a-t-elle fait passer le rêve d’un objet littéraire interprété au lendemain à un phénomène neurobiologique mesurable en temps réel — et qu’est-ce que la recherche sait depuis que la psychanalyse ne pouvait pas savoir ?

Ce que l’on va voir : la découverte accidentelle d’une phase inconnue ; ses caractéristiques étranges qui ont dérouté les premiers chercheurs ; ce qu’elle fait au cerveau et au corps ; et ce que la recherche a appris sur le rêve en se passant de l’interprétation.

Sommaire

01

Un étudiant épuisé et une machine défectueuse

Le récit de la découverte tient du vaudeville scientifique. Eugene Aserinsky, étudiant en physiologie à l’Université de Chicago, cherche un sujet de doctorat en 1951. Son directeur, Nathaniel Kleitman, pionnier de la recherche sur le sommeil, lui confie une tâche ingrate : regarder si les mouvements oculaires des nourrissons pourraient indiquer quelque chose sur leur état de veille. Aserinsky installe un vieil électro-oculographe dans un sous-sol, branche des électrodes sur ses propres yeux et sur ceux de son fils Armond, âgé de huit ans, et passe des nuits à surveiller les tracés.

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02

Un paradoxe phy­sio­lo­gique

Ce qui rend cette phase si étrange, c’est qu’elle combine des signes contradictoires. Le tracé électroencéphalographique du cortex, pendant le REM, ressemble à celui d’un sujet éveillé — ondes rapides, de faible amplitude, activité désynchronisée. Le cerveau est en pleine activité. Mais le corps, lui, est dans un état de paralysie presque complète — les muscles des bras, des jambes, du tronc, du visage sont inhibés par un mécanisme du tronc cérébral que Jouvet localisera dans les années 1960 dans le locus coeruleus. Seuls les yeux bougent, le diaphragme respire, et les muscles des organes génitaux produisent des érections (masculines et féminines) sans rapport avec le contenu du rêve — un fait qui a retiré toute pertinence à l’idée freudienne que les érections nocturnes signalaient le désir.

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03

À quoi sert le rêve ?

La question à quoi sert le REM a occupé la recherche pendant soixante ans, avec plusieurs hypothèses concurrentes et aucune certitude complète. Trois pistes se sont renforcées par convergence.

La première : la consolidation mnésique. Des expériences conduites depuis les années 1990, notamment par Robert Stickgold à Harvard, ont montré que le sommeil — et particulièrement le REM — joue un rôle dans le transfert des souvenirs récents vers le stockage à long terme. Un sujet qui apprend une tâche motrice ou un jeu visuel s’améliore spontanément au réveil, sans entraînement supplémentaire, à condition d’avoir eu une nuit normale avec REM. Une nuit amputée de ses phases REM annule le gain. Le cerveau, pendant le REM, rejoue certains circuits récemment activés et les intègre à ses réseaux existants. Matthew Walker, à Berkeley, a étendu l’hypothèse aux souvenirs émotionnels — le REM agirait comme une thérapie nocturne qui découple l’affect du contenu, permettant de se souvenir d’un événement sans en ressentir à chaque fois la charge émotionnelle initiale.

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04

Freud mis à distance, sans mépris

La découverte du REM a produit un effet secondaire culturel : elle a délogé Freud du centre de la théorie du rêve sans pouvoir tout à fait le remplacer. L’interprétation freudienne reposait sur l’idée que le rêve était le résultat d’un travail psychique — déguisement d’un désir refoulé, censure onirique, condensation et déplacement. La neurobiologie a montré autre chose : les rêves se produisent parce que le cerveau est physiologiquement obligé d’activer certains circuits pendant le REM, et parce que le cortex associatif, partiellement désinhibé, construit des récits à partir de cette activation chaotique. L’hypothèse activation-synthèse, formulée par Allan Hobson en 1977, retire au rêve son statut de message codé. Il devient un sous-produit de l’activité neuronale nocturne.

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05

Conclusion

Ce que le sommeil paradoxal a apporté, en soixante-dix ans, c’est un renversement d’échelle. Avant 1953, le rêve était un texte à interpréter. Depuis 1953, il est aussi un phénomène physiologique à mesurer.

Les deux lectures ne s’excluent pas, mais la seconde a recentré le problème. Ce qui se passe la nuit dans un cerveau endormi n’est pas un spectacle caché destiné à révéler quelque chose — c’est un processus de maintenance qui produit, comme sous-produit, des scènes que le sujet ramène au matin et dont il fait ce qu’il veut. La recherche a démonté des certitudes anciennes (le sommeil est un repos passif, les érections nocturnes signalent le désir, l’interprétation révèle le refoulé) et ouvert des certitudes nouvelles (le REM consolide la mémoire, régule les émotions, soutient la créativité).

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