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Le passeport

Dygest Original

Une invention accidentelle de la Première Guerre

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Description

Aujourd’hui, il est impensable de franchir une frontière sans papiers. Le passeport est si intégré à nos vies qu’on le suppose aussi vieux que l’idée de pays. L’écrivain autrichien Stefan Zweig, qui voyageait librement de Vienne à Londres à Paris dans les années 1900 avec pour seuls documents sa carte de visite et un peu d’argent, se souvenait d’un monde où « l’homme avait la liberté d’aller et venir où il voulait, d’y rester autant qu’il désirait, sans permission de personne ». Ce monde n’existe plus. Il s’est arrêté entre 1914 et 1920, et personne n’avait prévu que ça dure.

La question que l’on se pose : comment une mesure administrative présentée comme temporaire est-elle devenue, en un siècle, l’un des instruments les plus puissants de l’État moderne, et pourquoi personne n’est revenu dessus après la guerre ?

Ce que l’on va voir : ce qu’était vraiment le voyage avant 1914 ; la panique sécuritaire de 1914-1918 qui a institué le contrôle systématique ; la conférence de Paris de 1920 qui l’a codifié « en attendant » ; et les raisons structurelles pour lesquelles le monde n’est jamais revenu au monde d’avant.

Sommaire

01

Le monde sans papiers

Stefan Zweig a décrit cette époque dans Le Monde d’hier, autobiographie publiée en 1942, quelques mois avant son suicide au Brésil. Dans ses pages devenues célèbres, il raconte un continent où, avec un peu d’argent, un Européen pouvait quitter Vienne pour Paris, Rome ou Londres sans passeport. Les frontières existaient, les douanes existaient, mais l’identité administrée était presque absente. Dans l’Europe des années 1900, des centaines de milliers de personnes vivaient dans un pays différent de celui de leur naissance, sans en avoir formellement demandé la permission à personne.

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02

Août 1914, la peur de l'espion

La rupture est brutale et elle tient en un mot : l’espionnage. Août 1914, la guerre éclate. Avec elle, une préoccupation soudaine et contagieuse : la population de chaque pays belligérant contient des ressortissants ennemis, ou réputés tels, et les gouvernements paniquent. Les lois de contrôle des étrangers se multiplient en quelques semaines. La Grande-Bretagne vote en août 1914 l’Aliens Restriction Act. La France met en place un « carnet anthropométrique » pour les nomades, puis étend le contrôle à tous les étrangers présents sur son sol. L’Allemagne pose des conditions similaires. Les États-Unis, entrés en guerre en 1917, emboîtent le pas avec le Passport Control Act de 1918.

Le passeport devient alors un outil de souveraineté guerrière. Il sert à identifier, localiser, fiscaliser et, au besoin, interner. On ne voyage plus qu’avec un document délivré par son propre État, et à l’entrée d’un autre pays on doit présenter ce document, souvent assorti d’un visa obtenu d’un consulat. Le système n’est pas présenté comme une refonte du régime international de la circulation. Il est présenté, dans les débats parlementaires comme dans la presse, comme une mesure de guerre. Temporaire. Destinée à être levée dès la fin du conflit.

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03

1920, Paris : La co­di­fi­ca­tion du provisoire

La guerre est terminée depuis quelques mois. La Société des Nations, nouvelle institution issue des traités de Versailles, est chargée d’organiser le retour à la normale dans un monde où les infrastructures internationales de la paix d’avant 1914 ont toutes sauté. En 1920, elle tient à Paris une conférence dédiée au passeport et aux procédures douanières. L’objectif annoncé : faciliter à nouveau la circulation, en encadrant ce qui s’était bricolé pendant la guerre, avant de revenir à un régime plus libéral.

La conférence accouche d’un standard : format unifié, photo, description physique, validité de deux ans, renouvellement possible. Le langage des rapports de l’époque est explicite. Ces normes doivent tenir « jusqu’à ce que la situation internationale permette un retour à la liberté de mouvement antérieure ». Ce retour n’a jamais eu lieu.

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04

Pourquoi le monde d'avant n'est jamais revenu

Deux raisons principales, qui se renforcent l’une l’autre. La première tient à l’utilité croissante de l’outil. Le passeport permet à un État bien plus que contrôler l’entrée des étrangers. Il permet de recenser sa population, de la fiscaliser, de suivre les déplacements, d’exclure, de naturaliser, de déchoir, d’accorder ou refuser des droits selon un critère documentaire. Une fois l’infrastructure administrative mise en place — registres, services consulaires, coopérations internationales, standards ISO — la démonter supposerait de renoncer à tous ces pouvoirs. Aucun État moderne n’a jugé l’arbitrage favorable.

La seconde raison tient à l’imaginaire. Le passeport a reconfiguré la manière dont on pense l’identité. Être français, aujourd’hui, ce n’est pas seulement naître en France ou parler français — c’est détenir un document qui l’atteste, émis par une administration qui a le pouvoir de le retirer. L’identité nationale est devenue documentaire. Une fois ce glissement opéré, revenir en arrière supposerait de refaire tenir l’identité sur autre chose — une combinaison de langue, de terre, de généalogie, de communauté — et personne, dans aucun pays, n’a de proposition solide qui tiendrait devant la complexité d’une population moderne.

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05

Conclusion

Le passeport est le cas d’école d’une institution née comme exception et devenue règle. Pensé comme un outil de guerre temporaire, il est devenu en un siècle l’un des dispositifs qui structurent le plus intimement la vie de huit milliards d’humains. L’histoire de sa naissance ne dit pas qu’il faut le supprimer — défaire un système intégré à tous les échanges fiscaux, sécuritaires et démographiques est irréaliste, et personne ne propose sérieusement de le faire.

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