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Couverture de 'Dissonance cognitive'

La dissonance cognitive

Dygest Original

Comment on se ment pour rester cohérent

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Description

On a tous fait ça. On achète une voiture trop chère, et dans les semaines qui suivent, on se surprend à lui trouver des qualités qu’on n’avait pas remarquées à l’essai. On reste trois ans dans un poste qu’on déteste, et on s’entend expliquer aux autres que finalement, on y apprend beaucoup. On fait quelque chose qui ne ressemble pas à l’idée qu’on se fait de soi, et plutôt que de se sentir hypocrite, on réécrit discrètement l’histoire pour que tout colle. Ce petit travail de couture mentale, on le fait en permanence, sans le voir.

L’intuition qu’on a, c’est que les convictions précèdent les actes : on pense d’abord, on agit ensuite, en cohérence. Un psychologue américain, Leon Festinger, a montré dans les années 1950 que ça marche souvent dans l’autre sens. Quand un acte et une croyance entrent en collision, ce n’est pas toujours l’acte qui plie c’est la croyance. Parce qu’un acte est déjà fait, irréversible, tandis qu’une opinion, elle, ne coûte presque rien à déplacer. Festinger a donné un nom à l’inconfort qui pousse à ce réajustement : la dissonance cognitive.

Le plus spectaculaire, c’est qu’il l’a observé grandeur nature. À l’automne 1954, il a appris qu’une petite secte de la banlieue de Chicago attendait la fin du monde pour une date précise. Il a décidé d’aller voir, de l’intérieur, ce qui se passerait dans les têtes quand la catastrophe annoncée ne viendrait pas.

La question que l’on se pose : pourquoi, face à un démenti flagrant, on renforce parfois la croyance qui vient d’être contredite, au lieu de l’abandonner ?

Ce que l’on va voir : la secte qui a survécu à sa propre apocalypse ratée, le mécanisme que Festinger en a tiré, la manière dont il renverse le rapport entre nos actes et nos idées, et ce que ça dit de notre besoin de nous sentir cohérents.

Sommaire

01

La secte qui attendait la fin du monde

Au centre de l’affaire, une femme au foyer de l’Illinois que Festinger appellera Marian Keech pour protéger son identité. Elle disait recevoir, par écriture automatique, des messages d’êtres venus d’une planète nommée Clarion. Le verdict était daté : avant l’aube du 21 décembre 1954, un déluge engloutirait une grande partie du continent. Un petit groupe de fidèles s’était formé autour d’elle, les Seekers. Certains avaient quitté leur emploi, vendu leurs biens, rompu avec leur famille. La récompense promise était à la hauteur du sacrifice : une soucoupe volante viendrait, à minuit, chercher les croyants avant la montée des eaux.

Festinger et deux collègues se sont fait passer pour des adeptes ordinaires et se sont glissés dans le groupe. Leur pari était simple. Une prophétie aussi précise allait forcément échouer aucune soucoupe, aucun déluge. Restait à savoir comment les fidèles encaisseraient le choc. La nuit du 20 au 21 décembre, le groupe est réuni chez Keech. On retire les fermetures éclair et les objets métalliques, censés gêner le voyage spatial. On attend minuit. Rien. On attend l’aube. Toujours rien. Le déluge ne vient pas, la soucoupe non plus.

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02

Le mécanisme de l’inconfort

L’idée que Festinger formalise en 1957 tient en peu de mots. On porte en tête une foule de cognitions — des opinions, des perceptions, des connaissances sur soi et sur le monde. Quand deux d’entre elles se contredisent, naît une tension désagréable, comme une fausse note qu’on cherche à corriger. C’est cette tension qu’il nomme dissonance. Et comme la faim pousse à manger, la dissonance pousse à agir pour la faire taire.

Pour la réduire, trois voies. On peut changer son comportement, mais c’est souvent impossible : ce qui est fait est fait, l’argent est dépensé, le mot est dit. On peut changer la cognition qui dérange décréter que finalement, ce n’était pas si grave, pas si vrai, pas si important. Ou on peut ajouter de nouvelles raisons qui rééquilibrent la balance du bon côté. Les deux dernières voies ont un point commun : elles laissent l’acte intact et déplacent la pensée autour de lui.

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03

Quand l’acte précède la croyance

C’est là que la théorie devient dérangeante. On aime se penser comme des êtres qui agissent selon leurs valeurs. Festinger montre une boucle inverse, bien plus fréquente qu’on ne le croit : on agit d’abord, pour mille raisons l’habitude, la pression, l’occasion , et c’est ensuite qu’on fabrique la conviction qui rend l’acte présentable à nos propres yeux. La croyance ne commande pas toujours le comportement ; souvent, elle court derrière lui pour le justifier.

On le retrouve partout une fois qu’on a l’œil. Le fumeur qui connaît les chiffres ne change pas toujours de comportement ; il minimise le risque, cite un grand-oncle qui a fumé jusqu’à quatre-vingt-dix ans, décrète que le stress tue plus vite. C’est l’argument du renard de la fable, devant les raisins qu’il ne peut atteindre : puisqu’il ne les aura pas, il décide qu’ils étaient trop verts. Le désir s’éteint pour épouser ce qui est possible.

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04

Le besoin de se tenir debout

Ce que Festinger a vraiment mis au jour dépasse l’anecdote de la secte ou la cheville à tourner. Il a montré que la cohérence n’est pas un luxe pour nous : c’est un besoin. On ne supporte pas longtemps de se voir comme un être qui pense une chose et en fait une autre. Plutôt que de vivre avec cette fracture, on bricole en continu un récit où nos actes et nos valeurs finissent par s’aligner. Ce récit, c’est l’image de soi, et on y tient plus qu’à la vérité des faits.

Cela éclaire une chose qui désespère tout le monde : pourquoi les faits, seuls, changent si rarement les opinions. Quand une information contredit de front une croyance dans laquelle quelqu’un s’est investi par ses actes, ses déclarations publiques, son appartenance à un camp —, la dissonance est telle que le réflexe n’est pas de réviser la croyance, mais de disqualifier l’information. Les Seekers n’ont pas conclu qu’ils s’étaient trompés ; ils ont conclu qu’ils avaient sauvé le monde. À petite échelle, c’est ce qui se joue dans nos disputes les plus stériles, dans la polarisation qui durcit les camps, dans cette manière qu’on a de chercher ce qui nous donne raison et d’écarter le reste.

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05

Conclusion

La dissonance cognitive n’est pas une bizarrerie de laboratoire ni le propre des illuminés. C’est le bruit de fond de notre vie mentale, ce travail discret par lequel on remet sans cesse nos idées en accord avec ce qu’on a déjà fait. Festinger l’a saisi à l’état pur dans une cuisine de Chicago, une nuit où une apocalypse ne s’est pas produite, mais il aurait pu le saisir n’importe où chez l’acheteur qui défend sa folie, chez l’employé qui justifie son immobilité, chez chacun de nous quand un acte refuse de rentrer dans le moule de nos valeurs.

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