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Edgar Morin

Dygest Original

La pensée complexe ou l’art de relier

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Description

C’est un petit geste qu’on fait des dizaines de fois par jour, et qui paraît anodin : on range. Une nouvelle économique tombe, on dit « c’est de l’éco ». Un fait divers passe, on dit « c’est de la société ». Une découverte sort, on dit « c’est de la science ». L’esprit classe, sépare, met dans des cases, et passe à autre chose. Le réflexe paraît raisonnable, presque hygiénique. Edgar Morin a passé soixante-dix ans à dire qu’il était dangereux.

Sa thèse tient en une phrase : la réalité ne se range pas dans nos cases parce qu’elle est tissée. Un fait économique est aussi politique, psychologique, écologique, anthropologique. Le séparer pour mieux le comprendre, c’est l’amputer pour mieux le rater. À cette manière de comprendre par mutilation, il oppose ce qu’il appelle la pensée complexe un mot terriblement intimidant qui désigne en réalité une discipline modeste : essayer de tenir ensemble les choses qu’on a appris à découper.

Morin est mort le 29 mai 2026, à 104 ans, après une vie qui aurait suffi à faire le siècle français Résistance, communisme, exclusion, sociologie de terrain, écologie, éducation. Mais son legs n’est pas dans cette trajectoire : il est dans ce mot, complexité, qu’il a remis au cœur d’une époque qui rêve de simplifier vite et fort.

La question que l’on se pose : qu’est-ce que la « pensée complexe » de Morin a de différent de la pensée tout court, et pourquoi son urgence augmente à mesure qu’on dispose de plus d’outils pour simplifier ?

Ce que l’on va voir : la vie qui a forgé la méthode, ce que recouvre vraiment le mot complexe, les terrains où la pensée morinienne s’est appliquée, et pourquoi 2026 a peut-être plus besoin de lui que les décennies précédentes.

Sommaire

01

Une vie qui refuse les cases

Edgar Nahoum naît à Paris en 1921, dans une famille juive séfarade venue de Salonique. Sa mère meurt quand il a dix ans, et il garde de cette perte précoce une attention particulière à ce qui se brise l’intuition que la vie tient à des fils qu’on ne voit pas. À vingt ans, il entre en Résistance dans le Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés. Il y prend, comme nom de combat, Morin — qu’il gardera toute sa vie comme un rappel que l’identité, elle aussi, peut se choisir.

L’après-guerre le voit adhérer au Parti communiste français. Le geste est massif à l’époque, et il n’y entre pas par naïveté mais par un engagement intellectuel pris au sérieux. Il en sort dès 1951, exclu pour « déviationnisme » après avoir publié un texte critique sur la mainmise stalinienne. Il a trente ans, il vient de perdre sa famille politique, et il découvre une leçon qui ne le quittera plus : aucune doctrine ne survit longtemps à l’examen honnête de ses propres contradictions. La docilité intellectuelle, à partir de là, devient pour lui le pire des conforts.

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02

Le mot « complexe » et ce qu’il combat

À partir des années 1970, Morin entreprend une œuvre que personne n’a tenté avant lui à cette échelle : La Méthode, six volumes publiés entre 1977 et 2004. Le projet est de proposer une manière de penser qui tienne compte de la complexité du réel sans la dissoudre dans une formule. L’ambition est immense, le résultat dense, et le mot qu’il a forgé pour le porter complexité est devenu son sceau.

Tout part d’une étymologie qu’il aime rappeler : complexus veut dire en latin tissé ensemble. Un système complexe, ce n’est pas un système compliqué. Compliqué veut dire qu’il y a beaucoup de pièces ; on peut le démonter et le remonter. Complexe veut dire que les pièces n’ont pas d’existence séparée : elles s’engendrent les unes les autres. Un organisme vivant est complexe, un climat est complexe, une société est complexe. Tenter de comprendre l’un en isolant ses parties revient à dire qu’on connaît l’eau parce qu’on a séparé l’hydrogène et l’oxygène c’est vrai chimiquement, et complètement faux quant à ce que l’eau fait dans le monde.

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03

Trois terrains, une même méthode

Cette manière de penser, Morin l’a déployée sur des terrains qu’on ne croise pas d’habitude dans le même sommaire. L’éducation, d’abord. En 2000, l’UNESCO lui commande un texte qui sera traduit dans le monde entier : Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur. Il y plaide pour qu’on enseigne aux enfants ce que l’école ne leur apprend presque jamais la condition humaine, les incertitudes des connaissances, la nécessité de l’éthique, et surtout l’art de relier. L’idée d’enseigner aux élèves à relier plutôt qu’à compartimenter est, vingt-cinq ans plus tard, encore au cœur des débats sur la réforme des programmes.

L’écologie, ensuite. Bien avant que le climat ne devienne un sujet de tête, Morin écrit dès les années 1970 sur ce qu’il appelle la Terre-patrie l’idée que l’humanité partage une planète qu’elle est en train de mettre en péril, et que ce constat exige une politique d’un genre nouveau, qui ne se découpe plus en nations isolées. La Voie (2011), à 90 ans, est un manifeste politique qui anticipe presque mot pour mot ce que les jeunes générations diront vingt ans plus tard sur la nécessité d’une transition concertée.

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04

Pourquoi 2026 a plus besoin de lui qu’avant

Une lecture rapide pourrait classer Morin parmi les penseurs du siècle passé un humaniste tardif, généreux, dépassé par les transformations technologiques. C’est précisément l’inverse qui est vrai. À mesure que les outils de simplification se multiplient, l’antidote qu’il a construit gagne en pertinence. Trois transformations contemporaines en font foi.

D’abord, la spécialisation s’est radicalisée. Les disciplines se sont fracturées, les revues savantes parlent à un nombre toujours plus restreint de lecteurs, et les décisions publiques se prennent souvent sur des avis d’experts incapables, par construction, de regarder le problème au-delà de leur fenêtre. Morin avait nommé cette pathologie il y a quarante ans : l’intelligence aveugle. La nommer ne suffit pas à la guérir, mais elle aide à la voir.

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05

Conclusion

On peut résumer Edgar Morin par le mot qui ouvre et ferme son œuvre : relier. Relier les disciplines plutôt que de les ériger en territoires. Relier l’humain à son milieu, et la planète à ses habitants. Relier ses propres certitudes à ce qui les conteste, plutôt qu’à ce qui les flatte. C’est un programme modeste dans la formule et exigeant dans la pratique, parce qu’il demande de résister à la pente naturelle de l’esprit, qui est de classer pour ne plus avoir à y revenir.

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