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Couverture de 'Bullshit job'

Bullshit jobs

Dygest Original

Graeber et l'économie du paraître utile

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Description

On a tous croisé quelqu’un qui, dans un dîner, a fini par l’avouer à mi-voix : « mon job sert à rien ». Parfois en rigolant, parfois sérieusement. Ce qui est étrange, ce n’est pas la confession — c’est qu’elle soit si fréquente, dans des secteurs si différents, chez des gens si qualifiés. En 2013, un anthropologue américain a écrit là-dessus un essai de quelques pages qui a tourné en viral mondial, puis un livre. Son idée : une part massive de l’économie moderne est employée à faire des choses dont personne, y compris ceux qui les font, ne voit l’utilité.

La question que l’on se pose : comment une économie censée optimiser en continu peut-elle produire à grande échelle des emplois que leurs propres occupants jugent inutiles — et que dit ça de ce qu’on appelle « valeur » ?

Ce que l’on va voir : qui est David Graeber et d’où sort son essai viral ; les cinq catégories de bullshit jobs qu’il a identifiées ; pourquoi le marché ne les élimine pas comme la théorie économique le prédirait ; et ce que cette anomalie révèle sur notre rapport moderne au travail.

Sommaire

01

Un an­thro­po­logue, un article, un raz-de-marée

David Graeber est un anthropologue américain formé à Yale, proche des mouvements altermondialistes, qui passe sa vie à étudier des sociétés non-occidentales et l’histoire longue de la dette. En 2011, son livre Debt: The First 5000 Years fait sensation et l’installe comme une voix qui compte. En août 2013, il publie dans le magazine radical britanniqueStrike! un essai de trois mille mots intitulé On the Phenomenon of Bullshit Jobs. Il n’attend rien de particulier de ce texte.

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02

Les cinq espèces

Le livre classe les témoignages en cinq catégories. Elles ne sont pas étanches, et certains jobs relèvent de plusieurs à la fois — mais la typologie éclaire.

Les flunkies (larbins) existent pour faire exister quelqu’un d’autre. Le réceptionniste d’un cabinet où personne ne vient, la secrétaire d’un dirigeant qui répond lui-même à ses mails, l’assistant personnel d’un consultant qui s’occupe de son propre agenda. Leur fonction n’est pas pratique — elle est décorative. Ils signalent le statut de celui qu’ils servent.

Les goons (mercenaires) sont payés pour pousser contre d’autres payés pour pousser en sens inverse. Lobbyistes contre lobbyistes, avocats corporate contre avocats corporate, équipes marketing qui produisent surtout pour contrer la marketing d’en face. Si l’ensemble du secteur disparaissait d’un coup, le résultat social net serait probablement nul ou positif. C’est un jeu à somme zéro socialement financé.

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03

Pourquoi le marché ne corrige pas ?

L’hypothèse classique en économie veut que le marché élimine l’inutile. Un concurrent qui supprime les bullshit jobs a des coûts plus bas, prend des parts de marché, et force ses rivaux à faire pareil. Le problème, c’est que depuis cinquante ans, les bullshit jobs ont proliféré — et la prolifération est la plus forte là où on ne l’attend pas, dans les entreprises les plus rentables et les plus soumises à la concurrence internationale. Graeber propose trois explications qui se combinent.

L’explication féodale : dans une partie de l’économie moderne (finance, conseil, grands groupes cotés), les revenus viennent principalement d’une extraction de rente, pas d’une production. Dans ces zones, la logique économique classique ne joue pas — la logique sociale prend le dessus. Un manager qui a cinquante personnes sous ses ordres pèse plus, dans la politique interne, qu’un qui en a cinq, quel que soit ce que ces cinquante produisent. L’effectif devient un attribut de statut.

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04

Le coût humain, et ce qu'il révèle

Les témoignages réunis par Graeber sont dominés par les mêmes mots : dépression, anxiété, fatigue, perte de sens, sentiment de vide. Ce qui est contre-intuitif, c’est que ces jobs sont souvent bien payés, avec peu de pression quotidienne et beaucoup de temps libre. On aurait pu croire au rêve — travailler à moitié, toucher plein. Les occupants disent l’inverse. Ne pas sentir son utilité, même rémunéré, produit une souffrance spécifique que la paye ne répare pas.

Graeber défend une thèse anthropologique plus large : l’humain a besoin d’agir sur le monde, de voir son action produire un effet visible. Ce besoin est aussi profond que les besoins matériels, et l’en priver, même en le compensant financièrement, produit une forme de mort lente. Les descriptions des témoins ressemblent à celles qu’on trouve dans les études sur les prisonniers en isolement ou sur certaines formes de dépression institutionnelle.

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05

Conclusion

Ce que Graeber a mis au centre, et qui a fait tant de bruit, c’est une observation plus qu’une théorie : une part croissante du travail moderne ne produit rien que les producteurs eux-mêmes reconnaissent comme utile. Le chiffre de 40 % peut être contesté, les cinq catégories peuvent être affinées, la frontière entre bullshit et travail réel est toujours mouvante. Mais le phénomène est là, documenté par des milliers de récits de première main, et il s’étend.

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