
Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle
La vie des sans-abri à Paris au XVIIIe siècle
Description
Pour le peuple de Paris, la rue était, au XVIIIe siècle, un lieu privilégié. Elle investissait l’espace urbain tout entier d’une sociabilité multiforme et envahissait l’espace privé que constituaient le logement ou l’atelier.
Arlette Farge reconstitue le monde sonore, coloré et odorant du Paris populaire et montre les peurs qui étaient liées à la rue, notamment sa violence anonyme, au point que les autorités eurent pour ambition de contrôler cet espace, qui se mua progressivement en un lieu où l’on manifeste ses opinions politiques, sous la Révolution française.
Sommaire
01Introduction
La rue parisienne au XVIIIe siècle constitue l’objet principal de cette étude historique menée par Arlette Farge. En se plongeant dans les archives judiciaires, l’historienne redonne la parole à une population oubliée de tous. À travers leurs voix, du moins celles recueillies par un greffier ou un juge du temps, on mesure combien la rue constituait à l’époque moderne un espace central où se mêlaient vie privée et vie publique, où se côtoyaient pauvres et moins pauvres et ou s’exprimait un large éventail de manifestations collectives.

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02Espace privé, espace public
Paris, au XVIIIe siècle, c’était d’abord une population principalement pauvre, composée pour les deux tiers de migrants récemment venus de la campagne pour échapper au chômage endémique qui y sévissait. Les logis débordaient souvent sur les pavés de la rue, les propriétaires cherchant à rendre toute parcelle utilisable, c’est-à-dire rentable.
Les plus pauvres, ceux qui ne pouvaient pas avancer l’argent d’un mois ou même d’une semaine de loyer, pouvaient louer des chambres à la journée. Ces logements, tenus par un logeur, abritaient les voyageurs ou les plus miséreux de la capitale, dans une saleté remarquée par les observateurs du temps. La furtivité des allées et venues de ces individus inquiétait la police, au point qu’il fut demandé à chaque logeur de tenir un registre des entrées et des sorties.
Ouvert sur la rue, le logement l’était davantage encore sur celui des voisins, avec une promiscuité de tous les instants qui provoquait indiscrétions et discordes : tout se disait, se voyait, s’entendait, tout était public. Les familles entassées essayaient de réduire l’intrusion d’autrui et c’était finalement dans la rue que débordait à toute heure ce flux de gens. Les querelles de voisinage étaient nombreuses, comme en témoignent les procès-verbaux, ce qui explique l’inévitable occupation de la rue qui constituait un lieu de relative liberté, d’action et de loisir, plus satisfaisant qu’un logis nauséabond et mal protégé des voisins et des malfaiteurs.

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03Le lieu de la misère
La rue était le refuge des mendiants qui risquaient à tout moment d’être arrêtés pour être « sans ouvrage et demander le pain ». Après les années 1760, il y avait en permanence, à Paris, 7 000 à 8 000 mendiants enfermés dans les 38 dépôts de la ville. Le prêt sur gages appartenait lui aussi à la vie de la rue. Pour ceux qui espéraient échapper à la mendicité, c’était un passage obligé.
On y venait porter ses habits, ses meubles, tous les gages sur lesquels on comptait obtenir le peu d’argent susceptible de calmer l’impatience du logeur ou les remontrances d’une blanchisseuse encore impayés. Les objets déposés pouvaient être récupérés si l’aisance revenait.
Ce système, qui dépouillait les plus pauvres et enrichissait les plus riches, était une source de profit honteux ; on se préoccupa alors d’en moraliser le fonctionnement : deux monts-de-piété furent créés par une ordonnance de Louis XVI, l’un dans le Marais, l’autre dans le faubourg de Montparnasse, en 1777. Le mendiant, sans asile et sans recommandation, ne pouvait, en aucune façon, y emprunter de l’argent.

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04Le lieu des divertissements
Lieu ludique par excellence, la rue de Paris au XVIIIe siècle offrait bien des moyens de se divertir. Les enfants y jouaient beaucoup, et partout, occupant pleinement l’espace et provoquant souvent la colère des piétons ou d’âpres disputes entre les parents. Le cabaret, lui, était le lieu du petit peuple présenté par Arlette Farge comme le prolongement évident du boulevard.
On y buvait, évidemment, on y dansait et l’on s’y bagarrait ; la dispute pouvait naître pour n’importe quelle raison. Les prostituées, présentes dans la rue et dans les cabarets, étaient habituelles et ne surprenaient pas ; ce ne fut qu’au siècle suivant que l’on considéra comme indécente cette présence dans les tavernes. Très surveillés par la police, les cabarets obéissaient à bon nombre d’obligations et étaient le plus souvent remplis de mouchards. À 23h, tous ces lieux devaient fermer leurs portes, au risque d’être poursuivis.

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05Une histoire des vêtements des gens de la rue
Le vêtement distinguait le riche du pauvre. Mais si le premier coup d’œil instruisait sans mal sur le statut social, il instruisait également sur le métier exercé, le pays d’origine, ou le maître auquel on appartenait. Bien des métiers avaient leurs insignes : cochers, afficheurs, etc. ; et ceux qui les portaient ne les quittaient jamais, y compris les dimanches et jours fériés. Le vêtement trahissait la condition de celui ou celle dont on ignorait le nom ou l’âge.
Le vêtement des pauvres n’était guère blanc ; le plus souvent usé et raccommodé, fait de mauvaises toiles aux couleurs passées. Rarement acheté neuf, il ne protégeait du froid que parce que l’on en enfilait plusieurs les uns sur les autres. C’est chez le fripier, quai du Louvre ou quai de la Mégisserie, que se vendaient les hardes déjà tachées et usées, déchets des gens aisés. Cela pouvait donner à certains un curieux air de déguisement, portant de bric et de broc de vieilles redingotes qui avaient perdu dorures, dentelles et formes.

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06Contrôle de la rue et progrès
Si la rue faisait assurément peur, Arlette Farge met en garde contre l’historiographie traditionnelle qui a trop longtemps privilégié les images du danger et de la misère plutôt que l’exubérance créative de la vie dans la rue.
Elle explique que les archives de la police (carnets, correspondances, notes personnelles) permettent d’entrevoir la complexité des rapports, reposant à la fois sur la répression et l’assistance, que les responsables de l’ordre entretenaient avec le peuple. Un mémoire de 1770 énumère en ce sens tous les domaines qui étaient du ressort de la police à Paris : la religion, les mœurs, les livres, la santé, la sûreté, la voirie, les sciences, le commerce.
Cette définition large correspond à une vision non limitative de l’ordre social et de son maintien. Sur tous ces sujets, édits et ordonnances accompagnés de réglementations tombaient avec une étonnante régularité : les textes étaient répétitifs et en grande partie inappliqués. De fait, la police ne parvenait pas réellement à s’approprier l’espace urbain. Pourtant, son intention était bel et bien d’être présente partout, d’imposer sa présence à chaque détour de rue, d’être visible de tous et d’assurer la sécurité et l’hygiène de chacun.

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07Conclusion
Avec cet ouvrage, Arlette Farge montre tout d’abord la confusion qui existait, dans le Paris du XVIIIe siècle, entre espace privé et espace public. Ce constat établi, elle explique comment la rue pouvait influencer les façons de vivre, les relations entre les individus et surtout comment chacun pouvait s’approprier cet espace pour mener son existence.

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08Zone critique
En rédigeant cet ouvrage en 1979, Arlette Farge entendait proposer l’espace urbain comme un objet d’histoire et comme un acteur social dont dépendaient certaines formes populaires.
Novateur et fécond, ce travail lui a permis de poursuivre ses recherches sur les comportements des plus humbles, influencée en cela par les travaux de la micro-histoire dont Carlo Ginzburg fut l’un des initiateurs. Enrichi de très nombreux extraits de documents d’époque puisés dans les archives, le livre offre un autre visage de la ville de Paris au XVIIIe siècle, bien éloigné des enjeux de pouvoir qui nourrissent l’imaginaire collectif.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Arlette Farge, Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1992 [1979].
Du même auteur – Vivre dans la rue à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Gallimard, 1979. – Le Goût de l'archive, Paris, Seuil, 1989. – La Vie fragile. Violence, pouvoirs et solidarités à Paris au XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1986. – Avec Michel Foucault, Le Désordre des familles, lettres de cachet des archives de la Bastille, Paris, Gallimard/Julliard, 1982. – Des lieux pour l’histoire, Paris, Seuil, 1997.

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