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Couverture de 'Vivre avec le trouble'

Vivre avec le trouble

Donna Haraway

Naviguer dans un monde en mutation

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Description

Des pigeons domestiques occidentaux aux moutons Navajo-Churro, du jeu vidéo Never Alone aux récifs coralliens en passant par la fable des « Communautés du Compost » à venir, Donna Haraway nous raconte des histoires ; des histoires emberlificotées, des embrouilles multispécifiques. Dans ce livre, l’humanité perd sa majuscule, elle devient humus, se retrouve plongée dans le monde foisonnant de « bestioles » biotiques et abiotiques.

En dehors de tout exceptionnalisme humain et de toute opposition binaire, il s’agit ici d’explorer les façons de récupérer des forces pour faire face à l’urgence écologique.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Dans son précédent livre (le Manifeste des espèces compagnes), Haraway racontait ses relations avec sa chienne Cayenne. Elle explorait les façons par lesquelles deux êtres d’espèces différentes parviennent à s’entendre et à se transformer l’un l’autre. Vivre avec le trouble (initialement publié aux États-Unis en 2016) poursuit dans cette voie en interrogeant la fertilité des rapports interspécifiques. Toujours en compagnie de sa chienne, mais en y ajoutant une grande diversité de terrains d’enquête et pléthore de protagonistes humains et autres-qu’humains, Haraway nous invite au décentrement et à l’aventure.

Comme dans ses précédents ouvrages, il s’agit de fabriquer de la SF, un terme clé et pluri-sémantique du vocabulaire harawayen pouvant « faire référence à la science-fiction, au féminisme spéculatif, à la science fantasy, aux fabulations spéculatives, aux faits scientifiques ou encore aux jeux de ficelles [string figures] » (p. 22). L’art, la science et la politique ne cessent de se croiser, à l’image de la forme même du livre qui réunit réflexions philosophiques, descriptions ethnographiques et narrations romanesques, le tout entrecoupé de dessins abstraits et de nombreuses photographies.

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02

Jeux de ficelles

L’une des significations de l’acronyme SF est « jeu de ficelles » [string figures] ou « soin des ficelles ». Mais qu’est-ce qu’un jeu de ficelles ? C’est d’abord un exercice de création de motifs à partir de quelques éléments : des mains, des fils entrecroisés qui dessinent quelque chose. Le joueur qui intervient part de ce qu’il découvre des mains d’autrui et propose une modification de la figure. Progressivement, les participants échangent les fils pour composer quelque chose de neuf.

Ce jeu se joue dans bien des parties du monde et Haraway rapporte bon nombre d’histoires relatives à cette activité. Sur le plan des idées, c’est la logique dynamique du jeu de ficelles qui intéresse la philosophe et lui sert de méthode. Dans son langage, un jeu de ficelles désigne un exercice de tissage continu, un processus à la fois passif et actif de création de nœuds entre plusieurs êtres aux contours incertains. Tisser avec soin ces histoires, en recomposant ou en outrepassant les catégories établies, permet d’apprendre de nouvelles manières d’être au monde.

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03

An­thro­po­cène, Ca­pi­ta­lo­cène, Chthulucène

Quels nouveaux liens tisser pour faire face aux dangers qui nous guettent ? Avec qui et avec quels concepts ? Haraway ne cesse de le répéter : penser avec un concept ou avec un auteur, plutôt qu’avec tel autre, cela compte. Raconter une histoire d’une façon ou d’une autre, cela compte ; cela nous affecte positivement ou négativement. Quels concepts créer pour parler des temps présents et à venir sans sombrer dans le pessimisme apocalyptique ou dans l’optimisme technologique béat ?

Les termes d’Anthropocène et de Capitalocène gagnent en influence et on peut désormais difficilement s’en passer. Le premier désigne l’incidence des actions humaines sur le système Terre ; le second insiste sur un type d’organisation sociale précis pour expliquer les bouleversements écologiques. Pourtant, Haraway montre son insatisfaction et met en garde contre ces catégories trop abstraites : celles-ci génèrent le plus souvent une absence de pensée parce qu’elles imposent de demeurer dans les codes habituels (l’homme maître et possesseur de la nature, le consommateur ou l’entrepreneur capitalistes, etc.).

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04

Terra, humus, compost

En tant que concept, le Chthulucène fournit aussi ce que Haraway nomme, après Ursula Le Guin, un « filet à provisions » : il permet de récolter, d’emporter, de semer ces histoires alternatives. « Dans les récits du Chthulucène, contrairement aux histoires dramatiques qui dominent les discours sur l’Anthropocène et le Capitalocène, les êtres humains ne sont pas des protagonistes parmi d’autres êtres se bornant à réagir. L’ordre est retricoté : les êtres humains sont avec et de la Terre […] ». (p. 108-109)

Devenir Terrien, cela signifie apprendre à composer avec des puissances biotiques et abiotiques qui peuplent air, mer et terre et y fourmillent depuis bien plus longtemps que nous autres humains. Penser et agir avec le trouble, c’est penser et agir avec ces êtres qui nous font vivre et nous font mourir, qui vivent et qui meurent avec nous. Pour explorer cette transformation de l’humain en Terrien, Haraway propose plusieurs jeux de mots qui explicitent cette logique de « terraformation » : d’humain, nous devenons humus ; nous devenons compost, plutôt que posthumains.

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05

Sympoïèse

Pour approfondir cette idée sur un plan scientifique, Haraway va utiliser le terme de sympoïèse. Sympoïese signifie « faire avec ». S’inspirant des travaux de Lynn Margulis sur la symbiogenèse, la philosophe cherche à comprendre les relations symbiotiques qui se lient à tous les niveaux spatiotemporels. Contrairement aux modèles autopoïétiques qui postulent l’existence d’êtres fermés s’auto-équilibrant, la sympoïèse part du constat de leur interpénétration et de leur ouverture foncière.

Ingestion, gestation, indigestion, étreinte, rejet, mort et vie : à tout moment, les êtres vivants et non-vivants se connectent partiellement les uns aux autres. Pour échapper à l’idée d’êtres ontologiquement clos, Haraway nomme holobiontes ces entités pensées à partir de leurs interconnexions et de leurs plissages continus les unes dans les autres. C’est aussi en ce sens qu’elle parle d’involution (pliages réciproques) et non seulement d’évolution.

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06

Renouveler la parenté

Dans le quatrième chapitre, Haraway questionne ce devenir multispécifique à l’aune du problème de la surpopulation planétaire. Selon elle, « l’idée d’un seuil d’extinction [de l’humanité] n’est pas une métaphore ; l’effondrement systémique n’est pas un thriller. » (p. 224) L’autrice invite les féministes et les cultural studies à s’emparer de ce thème hautement sensible. Après avoir dénaturalisé le genre et le sexe, la race et la classe, celles-ci devraient désormais troubler les relations entre généalogie, parenté et espèce en osant les questionner à l’horizon du problème démographique.

Concevoir autrement les liens d’ascendance et de descendance pour inventer de nouvelles formes de parentalité et de natalité, en bousculant le schéma familial traditionnel, est conçu comme un geste en faveur de la récupération. Un slogan est même proposé : « faites des parents, pas des enfants ». Celui-ci appelle simultanément à la création de parentèles interspécifiques et à la valorisation de nouvelles formes de parentalités intra-humaines (trouples, etc.). Il ne s’agit pas d’une volonté de contrôle de la population, mais plutôt d’une invitation à la déviation responsable des flux de désir et de reproduction.

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07

Cultiver la respons(h)abilité

Être capable de répondre des liens que l’on tisse avec autrui (parfois même sans clairement le vouloir), et cela sans sentiment de supériorité ni culpabilité autocentrée, voilà un enjeu de taille. Le concept de respons(h)abilité – traduit en français avec un « h » pour insister sur la dimension d’habilité ou de capacité à répondre – est créé pour problématiser ce point.

Le sens de chaque respons(h)abilité se construit à partir de quelque chose dont on doit hériter et d’une confiance à créer collectivement : « On propose, ensemble, quelque chose d’inattendu et on accepte des contraintes que l’on n’avait pas demandées, mais qui découlent de la rencontre. C’est ce que j’appelle cultiver la respons(h)abilite. » (p. 281)

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08

Conclusion

« Penser, nous devons », nous dit Haraway à la suite d’Isabelle Stengers, de Vincianne Despret et de Virginia Woolf. Face au Grand récit de l’Anthropocène, il nous faut réapprendre à créer des manières de récupérer. Comment, à l’heure des extinctions de masse et des migrations (climatiques, politiques, etc.), faire le deuil et offrir des refuges ? Comment réanimer une imagination fertile et concrète pour vivre ensemble ? Comment vivre avec le trouble sur une Terre abîmée et puissante ? Telles sont les questions posées par ce livre.

« Aller en visite », pratiquer la curiosité, devenir un voyageur plutôt qu’un guerrier : telles sont quelques autres images que l’autrice nous propose dans ce livre pour faire face à ces questions. Ces figures ont toutes en commun de refuser l’iconographie réductrice, machiste, hétéro-normée, coloniale et raciste de l’Occident ; elles nous incitent toutes aussi à sortir des postures de l’homme se faisant tout seul (le fameux self-made-man) et du fonctionnaire insensible n’obéissant qu’à des normes abstraites.

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09

Zone critique

« Faire des parents au sein du Chthulucène » (Making Kin in the Chthulucene) : tel était le sous-titre de l’ouvrage malheureusement passé à la trappe dans la version française dont il faut honorer, par ailleurs, le magnifique travail d’édition et de traduction. Cette phrase résume pourtant bien le propos. Ressaisis à partir du Chthulucène, l'Anthropocène et le Capitalocène se métamorphosent en une multitude de menus récits au cœur desquels on découvre des destructions, des colonisations, mais aussi des fabrications de parentèles dépareillées et responsables entre animaux, végétaux, minéraux et micro-organismes.

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Donna Haraway, Vivre avec le trouble, Paris, Les éditions des mondes à faire, 2020.

De la même autrice – Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes (anthologie établie par Laurence Allard, Delphine Gardey et Nathalie Magnan), Paris, Exils, 2007. – Des singes, des cyborgs et des femmes : la réinvention de la nature (traduction de Oristelle Bonis), Paris, J. Chambon, 2009. – Manifeste des espèces compagnes : chiens, humains et autres partenaires (traduction de Jérôme Hansen), Paris, Climats, 2019.

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