
Une question de taille
Les dimensions de l'existence humaine
Description
Urbanisme, machines, organisations politiques… le gigantisme a remplacé la juste mesure dont les anciens textes et le monde vivant se font l’écho. Cette démesure va de pair avec l’affranchissement des limites, que favorisent le libéralisme et une science qui puise sa morale en elle-même.
Source de contre-productivité, elle condamne l’autonomie de l’homme promise par la modernité et entraîne nos sociétés vers l’effondrement. Il ne s’agit pas seulement de la crise écologique. Le monde n’est pas invariant par changement d’échelle : changer de taille modifie aussi l’essence des choses.
Sommaire
01Introduction
Pourquoi le plus petit animal à sang chaud est-il une souris ? Parce que les animaux plus petits que la souris sont handicapés par l’importance relative de leur surface externe : avec un système sanguin, il leur faudrait consommer beaucoup trop de nourriture, eu égard à leur volume, pour accumuler suffisamment de calories.
À l’opposé, le géant des contes est inconcevable : pour supporter un homme de 20 mètres, le fémur devrait avoir une section énorme, puisque les efforts par unité de surface seraient multipliés par 10.
Ainsi, les différentes grandeurs ne varient pas proportionnellement les unes aux autres. D’où des limites naturelles et des effets de seuil : au minimum cinq grammes pour les mammifères ; un demi-millimètre pour les coléoptères, par exemple.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02La grandeur des nations
Les Grecs attachaient beaucoup d’importance à la taille d’une population. Platon, par exemple, fixait à 5 040 le nombre de citoyens propriétaires de la cité idéale, soit quelques dizaines de milliers d’individus. Pour Aristote, qui a théorisé les limites de l’État, une faible démographie était le préalable à un système de lois efficient. On retrouve des préoccupations comparables chez Montesquieu et Rousseau (chaque citoyen devant « connaître tous les autres »).
À partir du XIXe siècle, ceux qui rendent l’organisation solidaire d’une échelle se recrutent chez les utopistes, comme Fourrier avec ses phalanstères de 1 600 membres ou Owen avec ses parallélogrammes de 500 à 3 000 personnes. Mais même Auguste Comte questionne le dêmos (masse d’individus) pour lui opposer la société et proposer une sociocratie nourrissant des États de un à trois millions d’habitants sur des territoires grands comme la Belgique. Quand les nations sont trop grandes, disait-il, chacune d’elle tient absolument à préserver ou améliorer ses positions au niveau international ; le lien harmonieux entre la famille et l’humanité est rompu. Les institutions supranationales sont donc impotentes.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03La vitesse nous ralentit
À première vue, l’automobile a apporté des bienfaits. D’autant qu’elle a amélioré ses performances (autonomie, vitesse) en même temps qu’elle se démocratisait. Mais son importance fait que, désormais, ses inconvénients l’emportent largement sur ses avantages. Le slogan de Taylor s’est imposé : « Guerre à la flânerie ».
L’espace a été totalement reconfiguré/défiguré en sa faveur, et les temps de trajet se sont considérablement allongés, d’autant que, chacun étant supposé avoir un véhicule, les distances se sont accrues. Outre les questions de pollution, le temps dépensé dans ce type de transport l’emporte largement sur le temps gagné, surtout si on intègre le temps qu’il faut consacrer à l’achat de la voiture, à son entretien, etc. Le temps de travail nécessaire dépendant du revenu horaire, la voiture est devenue un outil de polarisation sociale, en même temps que son monopole a fait de l’être humain un grabataire.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04Encore plus, c’est déjà trop
Pour Illich, la même contre-productivité affecte les systèmes scolaire et médical. L’école, devenue monopole depuis l’abandon de l’instruction, « nuit à l’éducation parce qu’on la considère comme seule capable de s’en charger ». Au centre de la confusion entre éducation et scolarité, ses difficultés engendrent un cercle vicieux. Plus elle coûte cher, plus elle est monopolistique, plus ses difficultés s’accroissent. En France par exemple, les difficultés d’apprentissage de la lecture sont devenues un problème majeur depuis que les dépenses par élève se sont approchées des sommes dépensées en 1950 aux États-Unis (où on a observé un phénomène similaire). Renforcer les moyens ne fait que dégrader les résultats.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05Moins de limites, plus de dépendance
Renvoyant la mort à une défaillance que l’on pourrait prévenir, le système médical récuse l’idée même de limite. Avec son aveuglement qui consiste aussi à mal vivre, il devient un « facteur de décivilisation ». Une fois la mort évacuée de notre horizon (comme l’atteste le succès de la crémation), quel est le sens d’une vie « entièrement vécue » ? La caractéristique la plus saillante de nos sociétés est une division du travail, sans égale dans l’histoire humaine. Elle conduit à une dissociation complète entre l’organisation du travail et la consommation, source d’une humanité factice.
Passé un certain seuil, les moyens ne compensent plus les fins. C’était net dans le Londres industriel du XIXe siècle décrit par Engels. C’est désormais un fait général : nous vivons dans un univers de moyens où les fins sont reléguées au second plan. Ainsi, une politique économique ne vise plus à satisfaire une demande, mais à créer de l’emploi. Source de travail, la production est devenue le moyen d’en fournir.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
06Un cancer pour la société
Professeur de Schumacher et un temps aux côtés d’Illich, Léopold Kohr ajoutait que la préparation adéquate des citoyens ou l’ingéniosité humaine ne peuvent en aucun cas résoudre les problèmes liés à une trop grande taille.
Pour cet économiste et philosophe, récipiendaire du prix Nobel alternatif (1983), les problèmes sociaux ont en effet tendance à croître exponentiellement avec la taille de l’organisme qui les génère, alors que les moyens humains mis en œuvre pour les traiter ne connaissent qu’une croissance linéaire. Cela vaut pour la mondialisation comme pour la délinquance. Augmenter le nombre de policiers ne réduit pas les crimes et délits, car l’intérêt commun qui s’émousse avec la croissance démographique favorise la criminalité, et la multitude permet de devenir invisible. Par ailleurs, passé un certain stade, la société devient elle-même source de criminalité, et la police est atteinte par les maux qui ravagent le corps social.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
07Nivellement général
Mais dans la figure de Prométhée, les Modernes ont oublié le Prométhée délivré pour retenir le Prométhée enchaîné : le Titan qui avait dérobé le feu aux dieux préférait encourir la colère de Zeus plutôt que de respecter les limites qu’il avait fixées. Se trouve ainsi célébrée la révolte contre le donné, révolte qui n’a d’autre horizon qu’elle-même : les limites fixées par le réel sont à dépasser. On peut y voir le prolongement du débat religieux remporté au Moyen Âge par les Franciscains, qui considéraient que c’est par sa volonté que l’homme porte en lui l’image de Dieu.
Tant l’ordre naturel que les principes hérités des Anciens ont été battus en brèche par la naissance des États modernes et la révolution technique. Nietzsche constatait ainsi : « La mesure nous est étrangère, reconnaissons-le ; notre démangeaison, c’est justement la démangeaison de l’infini, de l’illimité. »

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
08Zone critique
La cité géante de Wendell Olivier Pruitt au Missouri (33 barres de onze étages finalement détruites) nous fait aujourd’hui comprendre que l’ére du Big is beautiful est une surenchère systémique, technique, organisationnelle. Pour l’auteur, le sens de l’histoire, c’est donc l’enflure. Le monde est boursouflé et certains processus sont devenus incontrôlables.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
09Zone critique
Ce livre est la rencontre de deux univers. Celui d’Olivier Rey, dont les lecteurs reconnaîtront quelques thématiques récurrentes, dont celles du nombre, du libéralisme et de la technique, et celui d’Illich (1926-2002), qui a disparu du paysage quand Reagan et Thatcher sont arrivés au pouvoir.
Après 40 ans de libéralisme décomplexé, alors qu’on n’a jamais émis un volume de gaz carbonique aussi élevé sur la terre et que le nombre d’espèces diminue dramatiquement, ce livre revisite judicieusement nos sociétés modernes et leurs problèmes sous l’angle de la dimension, et plus précisément de la proportion, le rapport aux choses étant rapport au monde. Il contribue ainsi à effacer une « tache aveugle de la réflexion philosophique » (p.170).

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Olivier Rey, Une question de taille, Paris, Stock, 2014.
Du même auteur – Quand le monde s’est fait nombre, Paris, Stock, 2014.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !












