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Couverture de 'Une mer pour deux royaumes'

Une mer pour deux royaumes

Renaud Morieux

La Manche, frontière franco-anglaise (XVIIe-XVIIIe siècles)

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Description

La France et l’Angleterre, éternelles ennemies ? Tout semble le montrer : des guerres menées par le Roi-Soleil au blocus napoléonien. L’antagonisme entre les deux pays semblait renforcé par une barrière naturelle : la Manche.

En mettant au cœur de la réflexion cette étendue maritime, l’ouvrage de Renaud Morieux propose une nouvelle interprétation des relations franco-anglaises, sur la longue durée. Du XVIIe siècle à la Révolution française, alors que grandissait la rivalité entre les deux États, le Channel devint une frontière internationale, à la fois lieu d’échanges et de surveillance. Mais celle-ci ne fut jamais imperméable. Au fil d’une étude qui mêle histoire politique, histoire économique et histoire culturelle, Renaud Morieux étudie ici la notion même d’identité nationale.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Produit de sa thèse de doctorat, l’ouvrage de Renaud Morieux a pour objet de réviser en profondeur les nombreuses idées reçues construites à travers les relations franco-anglaises du début du début du XVIIe siècle jusqu’aux dernières heures de la Révolution. Longtemps, il s’est agi de visions simplistes, notamment celle des conflits irrémédiables entre la France et l’Angleterre, une nouvelle guerre de Cent Ans se poursuivant de Louis XIV à Napoléon et dont certains événements sportifs seraient encore aujourd’hui les échos lointains. Cette idée d’une confrontation quasi naturelle s’est imposée comme un lieu commun historiographique de part et d’autre de la Manche.

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02

Un territoire à définir

Renaud Morieux distingue dès la première partie de son ouvrage trois phases dans l’histoire de la Manche. La première englobe le Moyen Âge jusqu’au XVIe siècle : appelée, comme dans l’Antiquité, mare britannicum, elle était encore considérée comme une marge et n’apparaissait que comme une partie du « vaste océan », sans être singularisée : la célèbre carte de France d’Oronce Fine datée de 1525, inspirée de la Géographie de Ptolémée rédigée vers l’an 150, utilisait encore l’expression « la grand mer oceane », inscrite à la fois dans le golfe de Gascogne et dans la Manche. Elle n’était ainsi pas encore considérée comme un lieu autonome ou original, ne constituant qu’un espace de séparation entre la France et l’Angleterre.

D’une manière générale, dans de nombreuses cartes du XVIe siècle, les espaces frontaliers et les frontières, même entre États, n’étaient pas représentés ; il fallut attendre le début du XVIIIe siècle pour qu’elles contiennent les limites territoriales, figurées par des couleurs particulières ou des lignes plus épaisses que les délimitations internes des royaumes.

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03

Une frontière militaire

Ce sont les États qui ont fait de la Manche une frontière militaire, mais en suivant une logique très différente tant en France qu’en Angleterre. En France, au XVIIe siècle, les périphéries maritimes furent érigées en barrières face à l’ennemi.

Ce fut sous Louis XIV, avec Colbert et Vauban, que furent posés les fondements de la frontière maritime française : quelques ports furent puissamment fortifiés (tels Caretan ou Granville) et la défense des côtes était assurée par des milices garde-côtes, dont les membres étaient recrutés parmi les populations locales, chargées de prévenir les invasions ennemies, principalement anglaises. La guerre de Sept Ans, qui opposa notamment la France à l’Angleterre de 1756 à 1763, entraîna une militarisation du littoral de la Manche. En 1759, les fortifications côtières, jusque-là sous la tutelle conjointe des Ministères de la Guerre et de la Marine, passèrent sous le contrôle exclusif de la première.

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04

Entre deux nations : les pêcheurs

L’impact de la guerre sur l’activité des gens de mer était pour la plupart du temps désastreux, d’autant qu’elles furent à la fois nombreuses et longues aux XVIIe et XVIIIe siècles. Victimes des déprédations des corsaires ou des marines de guerre, sujets au recrutement, les pêcheurs constituaient une proportion non négligeable des prisonniers dans les deux États. Renaud Morieux précise que les pertes étaient à ce point considérables que certains ports, touchés par des conflits à répétition, abandonnèrent même totalement la pêche au XVIIIe siècle.

Malgré cela, les contacts entre les pêcheurs des deux rives de la Manche, si fréquents en temps de paix, n’étaient pas totalement interrompus par la guerre, et n’étaient pas toujours inamicaux. Ainsi, ces groupes parvenaient souvent à influencer les gouvernements locaux et à faire adopter des « trêves de pêche ».

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05

Voyages et voyageurs

Une frontière étatique est un filtre, une sorte de « membrane politique », à travers laquelle les hommes, les biens, les richesses et les informations doivent passer afin d’être acceptées ou non pas l’État. Certains la voyaient comme un mur, d’autres comme une passerelle. En raison de leur importance stratégique et économique, les frontières contenaient les infrastructures de surveillance.

Leur franchissement marquait le passage d’une aire de souveraineté à une autre et, souvent, la découverte de codes culturels différents. L’arrivée en territoire étranger avait aussi des conséquences matérielles très concrètes : à peine débarqués de leur bateau, les voyageurs étaient distribués en différentes classes, certains étant immédiatement autorisés à poursuivre leur parcours, d’autres devant au contraire se conformer à des formalités administratives, qui allaient du contrôle des passeports et de la fouille des bagages jusqu’à l’interrogatoire par la police locale.

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06

Des réseaux élargis

En mettant l’accent sur les échanges, la Manche peut être considérée comme une région-frontière, et non comme une frontière politique et militaire fermée.

De fait, l’espace de circulations franco-anglaises débordait de la Manche, car les échanges économiques ne respectaient pas les frontières définies par les États, comme le montre la persistance en temps de guerre de flux transfrontaliers, de personnes et de marchandises. Il y avait donc une réelle difficulté pour les États à s’opposer aux circulations internationales. Rançon du succès de la fixation de la Manche comme barrière, les migrants préféraient passer par Ostende ou Bruges plutôt que par Calais ou Dunkerque ; en focalisant le contrôle à des points fixes, dans les ports ou les villes-frontières, les États laissaient ouverts des boulevards qu’empruntaient les migrants.

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07

Conclusion

L’ouvrage de Renaud Morieux réunit deux nations traditionnellement perçues comme antagonistes en prenant comme fil conducteur le bras de mer qu’est la Manche, soulignant les oppositions et les proximités de la France et de l’Angleterre des XVIIe et XVIIIe siècles.

En déconstruisant les rapports ayant opposé les deux royaumes, l’historien décrit la lente instauration d’une frontière maritime et l’invention d’un territoire nouveau où les relations étaient complexes, faites de nombreux affrontements et de multiples circulations. Au-delà donc de simples considérations territoriales et étatiques, il s’interroge sur les pratiques et les comportements des populations locales, notamment leur attachement à la nation, ainsi que sur leur manière de résister aux autorités.

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08

Zone critique

Renaud Morieux entendait fissurer la représentation d’une sempiternelle hostilité franco-anglaise de Louis XIV à Napoléon, jadis considérée par l’historien Jean Meyer comme une « seconde guerre de Cent Ans ». À bien des égards, il y parvient. Son analyse de la Manche permet tout d’abord de comprendre qu’une frontière est avant tout une construction et surtout il l’envisage comme un lieu de sociabilité, loin de l’image communément répandue d’une ligne infranchissable qui ne serait qu’un lieu de combats entre États. Aussi, il éclaire la notion d’identité nationale et montre les écarts sensibles qui existaient entre les discours et les pratiques, de la part de tous les acteurs de cet espace maritime.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Renaud Morieux, Une mer pour deux royaumes. La Manche, frontière franco-anglaise (XVIIe-XVIIIe siècles), Rennes, PUR, 2008.

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