
Une histoire du diable
XIIe-XXe siècle
Description
Depuis le Moyen Âge, le diable appartient à l’imaginaire européen. Loin d’une image figée, qui aurait pu disparaître avec l’avènement de la modernité, cette « part nocturne de notre culture » ne saurait être réduite à un simple mythe.
Dans cet essai ambitieux, l'historien Robert Muchembled retrace l'évolution de la figure du diable dans la civilisation occidentale, du Moyen Âge au XXe siècle. L'ouvrage suit un fil chronologique, depuis les premières "apparitions" du démon au XIIe siècle jusqu'aux représentations plus ludiques du XXe siècle. L'auteur analyse ainsi les différentes incarnations du diable, de la puissante figure de Lucifer aux démons plus intériorisés, en passant par les sorcières brûlées sur les bûchers
Sommaire
01Introduction
Comment le mythe du diable s’enracine-t-il dans la réalité sociale et culturelle de son temps ? À l’aide d’une ample documentation, l’ouvrage replace, en sept chapitres, les phénomènes diaboliques dans leur contexte.
Depuis les premières « apparitions » du démon au XIIe siècle, aux bûchers où brûlent les sorcières au XVIe et jusqu’aux rituels occultes du XIXe, sans oublier le diable ludique du XXe siècle ainsi que ses réminiscences cinématographiques, l’auteur cherche dans les contes, dans l’art, dans la littérature ou dans le cinéma la « chair humaine » des individus ainsi que leurs croyances.

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02Un diable trop humain (XIIe-XVe siècles)
À une époque où le surnaturel est encore présent, les différentes « narrations diaboliques » sont, petit à petit, unifiées par l’Église. La peur du diable croît au fur et à mesure qu’augmente le pouvoir de celle-ci sur les chrétiens.
Au XIIe siècle, la frontière entre le Bien et le Mal n’est ni nette ni fixe. Archange déchu, tentateur – mais guère séduisant –, le diable apparaît, dans les documents de l’époque, sous une forme humaine difforme, celle d’un « nain dévié », barbu comme un bouc, aux oreilles velues, aux dents pointues, visitant les consciences dans un nuage de souffre. Ce rapprochement de l’humain montre « une puissante veine de familiarité avec le surnaturel » qui traverse tout le Moyen Âge. Les contes de l’époque relatent que le diable n’a pas le dernier mot et se fait parfois même duper par l’homme.

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03Le puissant Lucifer
Au sortir du Moyen Âge, la peur de soi et de son corps s’intensifie et la chasse aux sorcières commence. Un Satan surhumain devient une forme de propagande propagée tant par les écrivains et les artistes que par les ecclésiastiques.
Le diable est désormais doté d’une puissance inhumaine, celle d’un roi écrasant mais aussi d’un être insaisissable, tel qu’il est représenté dans les manuscrits. Le démon inhumain peut envahir les corps des pécheurs. L’enveloppe charnelle, perméable, devient totalement diabolisée. Chaque individu se doit de se garder de la part bestiale qu’il porte en lui. L’esprit doit gouverner les passions et les appétits.
À partir du XVe siècle, une véritable science du démon se répand sur tout le continent : l’Église compose une « trame démonologique ». La sorcière démoniaque devient l’ennemi-archétype de cet imaginaire obsédant. Après 1450, de véritables « épidémies » de chasses aux sorcières sont organisées par le milieu intellectuel – juges et inquisiteurs locaux – contre cet ennemi symbolique. Le nombre des procès croît. Des traités consacrés à la sorcellerie circulent, grâce à l’essor de l’imprimerie et essentiellement dans l’espace germanique. Les artistes intègrent désormais, à l’érotisme des œuvres peintes, une dimension morbide. La nudité des corps, qui dans la première moitié du XVIe siècle n’était pas rare, devient désormais l’expression du péché. Le caractère diabolique de la femme nue – potentiellement une sorcière – est appuyé par l’imagerie picturale allemande.

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04La peur du corps
La perception du corps change, la « bête au fond de soi » se manifeste par le corps et surtout dans la sexualité. Chacun – mais surtout la femme – doit alors apprendre à domestiquer son corps.
C’est par la femme qu’arrivent tous les maux du diable. En prolongement de la théorie antique des humeurs, on considère la femme, d’humeur froide et humide, comme une créature inachevée, fragile, inconstante et soumise au péché inspiré par Satan. Des savants humanistes la décrivent comme porteuse de « mauvaises senteurs », souillée, inférieure à l’homme. Elle peut enfanter des monstres. Objet impur, le corps féminin, profondément inquiétant, doit désormais se voiler et se couvrir. Tandis que les tribunaux manquaient d’ardeur pour sanctionner le viol, la nature féminine était considérée comme « un vase ouvert au centre duquel bouillonnaient des passions irrépressibles » (p.130).

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05Une littérature noire pour appuyer la peur au XVIIe siècle
L’Occident construit son identité collective sur le poids de la culpabilité personnelle. L’intériorisation et la personnalisation du péché sont les fondements de sa modernisation. La littérature va contribuer à ce pessimisme croissant.
Les œuvres littéraires reprennent les thématiques de l’enseignement religieux. Les Teufelsbücher (livres du diable) allemands qui circulent dans la seconde moitié du XVIe siècle atteignent près d’un million de personnes. Ils sont presque tous rédigés par les pasteurs luthériens – Luther lui-même croyant au diable – et dénoncent les vices et les péchés de leur temps. Malgré une valeur littéraire variable, ils sont tous centrés sur un idéal de perfection chrétienne. Tomber dans le péché signifie tomber dans le pouvoir du diable. Un profond pessimisme sur la nature humaine envahit alors la scène, chez les protestants comme chez les catholiques.

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06Un diable qui s’éteint devant les Lumières
Un tournant critique dans la représentation du démon survient dans le climat intellectuel des Lumières philosophiques. L’Europe est déchirée par les guerres de Religion entre catholiques et protestants. Le mouvement de « confessionnalisation » produit, entre 1555 et 1620, une interaction forte entre Église et État, plaçant la religion au cœur-même de la définition de l’existence. Mais le diable fait consensus : les élites croient partout en lui et de la même manière. Ce consensus social fait de lui, en quelque sorte, un instrument de Dieu : il donne du sens à ce qui semble ne pas en avoir, devenant une figure unificatrice.
Une nouvelle rupture survient vers le milieu du XVIIe siècle, bien que son rythme ne soit pas le même partout en Europe. On se dirige vers une vision moins tragique de l’existence et vers un « désenchantement ».

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07Le démon intérieur
Entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, l’individu se libère des contraintes religieuses mais découvre en lui-même des abîmes inquiétants.
L’Église continue à affirmer son existence mais l’ancien mythe satanique n’est plus partagé par la majorité des Européens. Les poètes des XVIIIe et XIXe siècles chantent un diable incarné par un jeune et bel ange déchu. Le roman noir anglais est encore porteur d’une sorte d’« horreur sacrée » tandis qu’en France, après la Terreur, le rire libérateur rend le démon ridicule. Une certaine « école frénétique » (p.256) française du début du XIXe siècle montre que « le démon, c’est l’homme lui-même ! » (p. 257).

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08Symbole du plaisir et réminiscences diaboliques
Dans un univers de plus en plus marqué par l’hédonisme, le diable resurgit, au XXe siècle, dans le cinéma, la bande dessinée, la publicité ou les rumeurs urbaines. S’il hante encore les consciences, il est désormais lié aux plaisirs de la vie. Le diable se « consomme » sur des modes souvent positifs au XXe siècle. Il devient symbole de plaisir et de bien-être dans des clips et affiches publicitaires, en dépit des cultures de tradition protestante, comme en Allemagne, où il semble avoir gardé plus de place qu’ailleurs.
À la différence de la France, où l’on ne prend plus très au sérieux le diable et où les bandes dessinées pour un jeune public participent d’une mise à distance critique, aux États-Unis, par exemple, il est en revanche encore très présent, peuplant les fantasmes, notamment par les productions hollywoodiennes et les légendes urbaines. Le cinéma américain – il n’y a qu’à voir les films cultes d’Hitchcock, Kubrick ou encore De Palma – mais aussi le cinéma nord-européen reprennent toute la palette de l’imaginaire diabolique. Cette transposition du diable à l’écran, ludique (en Europe) ou effrayante (aux États-Unis), contribue, par sa fonction cathartique, à sa banalisation autant qu’à sa perpétuation.

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09Conclusion
Diable cornu et barbu, puissant Lucifer qui guette le pécheur à tous les coins de rue ou démon intérieur, la représentation du Malin évolue avec la volonté des Églises de contrôler les hommes et (surtout) les femmes, en leur instillant la peur de leurs propres pulsions. Quelques siècles plus tard, le diable se confond avec le sujet. Il hante les consciences par un penchant pour le frisson dans l’art, la littérature et le cinéma.

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10Zone critique
Déroulant « le fil rouge de Satan », l’auteur propose « une histoire parmi d’autres du diable », qui regarde « sous toutes les coutures » de la culture occidentale, et notamment dans le rapport de l’homme à son corps. Le diable devient un indicateur d’évolution culturelle. Ce démon, qui sert à dompter la « part maudite » de l’homme, raconte une histoire de l’intime, des peurs et du contrôle social.

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11Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Une histoire du diable (XIIe-XXe siècle), Paris, Seuil, 2000.
Du même auteur La Sorcière au village (xve siècle-xviiie siècle siècle), Paris, Gallimard, coll. « Archives », 1979, – Le Roi et la sorcière. L’Europe des bûchers (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Desclée, 1993. – La Société policée. Politique et politesse en France du xve siècle au xxe siècle, Paris, Le Seuil, 1998. – L'Orgasme et l'Occident: Une histoire du plaisir du xvie siècle à nos jours, Paris, Le Seuil, 2005. – Une histoire de la violence, Paris, Le Seuil, 2008. – Insoumises. Une autre histoire des Françaises, XVIe siècle-XXIe siècle, Paris, Autrement, 2013. – Madame de Pompadour, Paris, Fayard, 2014.

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