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Couverture de 'Un feminisme decolonial'

Un féminisme décolonial

Françoise Vergès

L'intersectionnalité au cœur du féminisme

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Description

"Un féminisme décolonial" de Françoise Vergès, publié en 2019, est un essai qui explore les intersections entre les luttes féministes et les questions de colonialisme et de racisme. Vergès, politologue, historienne et militante féministe, propose une critique du féminisme occidental dominant, qu'elle juge souvent aveugle aux réalités du colonialisme, du racisme et de l'oppression économique. Elle plaide pour un féminisme décolonial qui prend en compte les expériences spécifiques des femmes noires, indigènes et du Sud global, et qui s'engage dans la lutte contre toutes les formes de domination et d'exploitation.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Cet ouvrage tente de déconstruire une analyse simpliste : les luttes féministes seraient rythmées par des progrès constants. L’auteure se positionne « contre une temporalité qui décrit la libération seulement en termes de "victoire" unilatérale sur la réaction » (p. 12). Face à une lecture accommodante et linéaire, elle dévoile les recompositions et les ajustements idéologiques contemporains. Aujourd’hui, le féminisme dominant tend à se focaliser sur les discriminations de genre, au profit d’une élite occidentale bourgeoise.

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02

La lutte des femmes à travers l’an­ti­co­lo­nia­lisme

L’auteure a fréquenté de près les luttes décoloniales. Fille de Paul Vergès, fondateur du Parti communiste réunionnais, elle est aussi la nièce de l’avocat Jacques Vergès, dont elle a accompagné le combat pour l’indépendance de l’Algérie. Ses premières icônes féminines, à l’instar de l’indépendantiste Jamila Bouhireb, militent contre l’impérialisme européen. Cette militante du Front de libération national (FLN) algérien sera défendue lors de son procès par l’avocat Jacques Vergès, et deviendra par la suite sa compagne. L'itinéraire intellectuel de Françoise Vergès ne l’a pas conduit directement vers le féminisme : « Longtemps je ne me suis pas dite féministe, je me disais militante anticoloniale et antiraciste dans les mouvements de libération des femmes » (p. 14).

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03

La dé­ra­di­ca­li­sa­tion du féminisme européen

Le féminisme européen n’a jamais vraiment pris en compte les problématiques coloniales. Pourtant, fait notable, il naît de l’analogie constatée entre la situation des femmes et celle des esclaves. L’auteure cite en exemple Hubertine Auclert, figure militante du XIXe siècle, pour laquelle il fallait « empêcher les Français de traiter en nègres les Françaises ». Étrangement, le combat pour l’égalité des sexes fait mine d’oublier que sa naissance est liée aux atrocités de l’époque coloniale.

Néanmoins, « il y a 10 ans, les mots "féministe" et "féminisme" portaient encore un potentiel radical, ils étaient jetés comme des insultes » (p. 13). Pour Françoise Vergès, les mouvements féministes européens, malgré leurs réticences à aborder le colonialisme, ont été prolifiques durant les années 1960. La décennie suivante consacre, elle, la victoire éclatante du néolibéralisme, et corrélativement, l’institutionnalisation du « féminisme ». Comme le prévient l’auteure, « nous ne devons pas sous-estimer la rapidité avec laquelle le capital se montre capable d’absorber des notions pour en faire des slogans vidés de leur contenu » (p. 27).

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04

L’avènement d’un « féminisme ci­vi­li­sa­tion­nel »

Cette évolution participe d’un contexte plus général de disqualification des luttes décoloniales. Les associations de défense des minorités « racisées » sont régulièrement accusées de nourrir une haine de la France, voire un « racisme anti-blanc ». En Europe, la montée de l’islamophobie témoigne de la diffusion d’un certain nombre de préjugés à l’égard des populations de confession musulmane : le patriarcat serait inséparable de l’Islam, qui imposerait le pouvoir absolu de l’homme. Françoise Vergès s’interroge quant à l’avènement de cet « intégrisme laïc » pour lequel l’indépendance des pays du Sud aurait « renvoyé les femmes à la cuisine ».

Pour l’auteure, nous assistons actuellement au passage « d’un féminisme ambivalent ou indifférent à la question raciale et coloniale à un féminisme blanc et impérialiste » (p. 11). Sous prétexte de bienveillance à l’égard des femmes des pays pauvres, ce féminisme réactionnaire s’institue comme une « mission civilisatrice blanche et bourgeoise » : « Les femmes européennes partent en croisade contre la discrimination sexiste et les symboles de soumission qui persistent dans des sociétés hors de l’Europe de l’Ouest, elles se présentent comme l’armée qui protège le continent de l’invasion d’idées, de pratiques [...] menaçant leurs acquis » (p. 74).

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05

L’« industrie du nettoyage » comme exemple « in­ter­sec­tion­nel »

Face à ce climat délétère, le « féminisme décolonial » se doit plus que jamais d’être transversal, et ne pas tout abandonner aux questions de genre – ou de sexisme. La question de l’« intersectionnalité » devient donc incontournable : ce féminisme doit focaliser son attention sur les situations où les personnes subissent simultanément plusieurs formes de dominations et de discriminations. Il doit se tourner vers une analyse multidimensionnelle qui prend en compte, à l’instar des luttes anticoloniales, la totalité des rapports sociaux. « La méthode est simple : partir d’un élément pour mettre au jour un écosystème politique, économique, culturel et social afin d’éviter la segmentation » (p. 36). Pour Françoise Vergès, l’ « industrie du nettoyage » lie entre eux tous les éléments du puzzle. « Le monde où nous circulons est nettoyé par des femmes racisées et surexploitées. Sur ces vies précarisées [...] repose celle, confortable, des classes moyennes et le monde des puissants » (p. 8). En effet, les « Trente glorieuses » voient l’accès des femmes blanches à des postes d’encadrement. Pendant ce temps, la France encourage l’immigration féminine afin de satisfaire les besoins de main-d’œuvre à des emplois subalternes, comme dans le secteur ménager. À elle seule, l’ « industrie du nettoyage » met aux prises « les femmes racisées avec les produits toxiques, le harcèlement et la violence sexuelle, l’invisibilisation, l’exploitation, l’organisation légale comme illégale de l’immigration comme le déni des droits » (p. 119).

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06

La révolution comme travail quotidien

Si l’ouvrage de Françoise Vergès est indéniablement militant, sa conception de la lutte est très pragmatique, et démontre une forme de prudence toute scientifique. Son ambition révolutionnaire n’appelle pas à un « grand renversement », mais bien à un « travail quotidien et infini ». La subversion du féminisme décolonial repose sur sa capacité à rendre visible ce qui avait été condamné à l’inexistence.

C’est un combat qui porte avant tout sur la production de nouvelles connaissances : « Le travail de redécouverte et de valorisation des savoirs, des philosophies, des littératures, des imaginaires ne commence pas avec nous, mais une de nos missions est de faire l’effort de les connaitre et de les diffuser » (p. 25).

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07

Conclusion

Le féminisme décolonial est un ouvrage important. Il rappelle que les luttes progressistes font l’objet de détournements permanents. L’apparition d’un « féminisme civilisationnel », réactionnaire et impérialiste, ranime les anciens schémas de domination de la période coloniale.

Contre cette dérive, l’auteure dessine les contours d’un féminisme inclusif et intégrateur, qui s’efforce de rendre visible les luttes oubliées par le féminisme dominant. Le travail de l’auteure s’inscrit dans un contexte de remise en question des féministes. À l’instar de la philosophe américaine Nancy Fraser dans son ouvrage Le féminisme en mouvements (2012), elle pointe les limites actuelles, rappelant la nécessité d’intégrer la lutte des femmes aux problématiques de classe et de répartition des richesses.

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08

Zone critique

Les prises de position militantes de Françoise Vergès en font une cible privilégiée. En soulignant les impensés qui alimentent notre bonne conscience, l’auteure s’expose particulièrement. Certaines critiques voient dans ses travaux, par la mobilisation d’un vocabulaire qui exacerberait les différences entre français « normaux » et « racisés », la preuve d’un « racisme anti-blanc ».

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Un féminisme décolonial, Paris, Éditions La fabrique, 2010.

Ouvrages de la même auteure – L'Homme prédateur, ce que nous enseigne l'esclavage sur notre temps, Paris, Albin Michel, Coll. « Bibliothèque Idées », 2011. – Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme, Paris, Albin Michel, 2017.

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