
Théorie du drone
Enjeux moraux et politiques des drones
Description
Marins, sous-marins, aériens ou terrestres, les drones armés sont utilisés de manière de plus en plus récurrente, ce qui a induit des transformations importantes sur la manière de mener la guerre, ainsi que sur les acteurs qui y prennent part. L’auteur laisse de côté les aspects techniques pour se concentrer sur les implications éthiques, juridiques et psychologiques de cette nouvelle arme.
Le principe auquel obéissent les drones de guerre, quel que soit leur type, est toujours le même : étant guidés à distance, ils rendent le combat unilatéral, donc inégal et le transforme en une forme de chasse à l’homme. Chamayou s’appuie dans sa démonstration notamment sur l’exemple de leur emploi par les Américains sur divers théâtres d’opérations au Moyen-Orient.
Sommaire
01Introduction
Souvent utilisés dans les opérations militaires américaines menées au Moyen-Orient, les drones armés sont achetés par de plus en plus d’États dans diverses parties du monde. Ils ont radicalement changé les règles de la guerre classique, à la fois tactiquement, techniquement et éthiquement.
Pour Chamayou, l’utilisation de ces armes dissimule la conviction que l’ennemi ne mérite pas d’être respecté, étant supposé d’une valeur inférieure à ses propres soldats, ce qui procède d’une logique machiavélique selon laquelle toute méthode est acceptable pour gagner une guerre.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02Le drone en tant qu’objet philosophique
Pendant longtemps, l’idée de participer à une guerre a été synonyme d’envoi de troupes, le nombre étant l’enjeu principal et le soldat un objet sacrifiable. Mais une telle équation est en train de changer profondément. De nombreux gouvernements cherchent plutôt à engager leurs soldats dans des conflits armés avec pour objectif prioritaire de les protéger autant que possible et de minimiser les pertes en vies humaines.
Dans cette perspective, le drone armé est devenu d’abord le symbole d’une certaine politique militaire – ce que Chamayou appelle « la guerre à distance », car elle aboutit à éviter le combat. L’invention du drone permet la dissociation du « corps vital » du « corps opératoire », le premier n’étant désormais plus laissé au contact du danger. Dans la plupart des cas, l’ennemi visé par les drones armés ne dispose pas de la même technologie et ne peut donc pas riposter. « Mais par-là, c’est la notion même de “guerre” qui entre en crise » (p. 30) .

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03Emblème de la doctrine antiterroriste américaine
Cet ouvrage n’est pas un essai abstrait, car Chamayou examine notamment les techniques utilisées par l’armée américaine dans le cadre de la lutte « antiterroriste » entamée après l’attentat du World Trade Center de 2001. Les États-Unis et l’Union soviétique ont été les premiers à chercher à développer des engins volants sans pilote après la Seconde Guerre mondiale. Cependant, ce fut Israël qui parvint le premier à leur trouver un emploi tactique efficace dans les années 1980. Depuis, les États-Unis ont choisi d’en faire un usage massif dans leur guerre contre le terrorisme. Au début des hostilités en Afghanistan, George W. Bush déclarait déjà que cette guerre avait été riche d’enseignements pour l’armée américaine, notamment sur l’utilité des drones. Souvent utilisé sous le mandat Bush, le drone est devenu l’un des symboles de la présidence Obama. Selon sa doctrine antiterroriste, l’attaque à distance et le drone militaire d’altitude moyenne et de longue autonomie (type Predator, porteur du missile Hellfire) étaient préférables aux méthodes plus anciennes, telles que la torture et le centre de détention de Guantanamo. La nouvelle technologie était beaucoup plus rapide et moins coûteuse.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04« L’arme du lâche »
Les drones armés sont utilisés par certains gouvernements pour protéger leurs troupes militaires puisque les téléopérateurs qui les manipulent ne peuvent mourir alors même qu’ils donnent la mort. En supprimant la réciprocité dans l’exposition à la violence armée, ce changement entraîne un rapport de force déséquilibré et une métamorphose technique, éthique et psychique de la guerre classique.
Présentés systématiquement par le gouvernement américain ou israélien comme « des armes morales », car ils ne mettent pas la vie de leurs soldats en danger, les engins conçus pour tuer à distance remettent en cause radicalement l’ethos militaire traditionnel, lequel était fondé sur la bravoure et l’esprit de sacrifice. Si l’on essaye d’employer des catégories éthiques classiques, le drone apparaît comme « l’arme du lâche », conçue dans le but d’une mise à mort sans réciprocité possible.
Les attaques à distance ne sont pas aussi précises que les bombardements dirigés par les pilotes d’avion et les bavures où les civils – parfois même les enfants – sont confondus avec des terroristes ou des troupes militaires sont nombreuses. Dans les régions du Moyen-Orient constamment survolées par des drones armés les civils vivent sous la peur en permanence, ce qui les rend susceptibles de développer de graves troubles psychologiques.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05Téléopérateurs de drones versus kamikazes
Selon Chamayou, utiliser des drones armés dans la guerre, c’est rendre le combat impossible et transformer les interventions militaires en exécutions. Ainsi, l’opérateur de drone devient un bourreau confronté à une victime parfaite qui ne peut pas riposter et, sur le plan tactique, les frappes de ce type équivalent à des « campagnes d’attentat à la bombe » (p. 94). Cette guerre unilatérale a été rendue possible par un changement de philosophie au sein des puissances impériales : le paradigme de la contre-insurrection a été remplacé par celui de l’antiterrorisme.
Pour l’auteur il s’agit de deux façons de concevoir l’ennemi : les tenants du premier paradigme considèrent les insurgés comme des voix des conflits et des mécontentements au sein d’une société dont il faut comprendre les causes, alors que pour les adeptes du deuxième il s’agit de « fous » ou de « terroristes ». La doctrine antiterroriste, telle qu’elle a été développée par les États-Unis après 2001, a nié l’humanité de l’ennemi pendant les guerres portées au Moyen-Orient. En le réduisant au statut de « terroriste », en l’enfermant dans cette acception aussi vague que nébuleuse, ils ont ainsi justifié les campagnes meurtrières menées par les drones armés. Néanmoins, pour Chamayou, une telle philosophie de guerre ressemble à un véritable « terrorisme d’État ».

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
06Conclusion
Chamayou a réussi à articuler un essai original de philosophie morale autour d’une arme récente qui a transformé profondément la façon dont certains États définissent leur rapport à l’ennemi. Selon l’auteur, la doctrine antiterroriste développée par les États-Unis et leurs alliés déshumanise l’adversaire, le soumettant non pas à un combat juste, mais à une véritable chasse à l’homme.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
07Zone critique
Le livre séduit rapidement le lecteur, en raison du caractère inédit de son objet et des phrases rythmées de nombreux jeux stylistiques. Malgré ces effets rhétoriques, la ligne d’argumentation de l’essai devient parfois confuse, l’auteur alternant différentes pistes théoriques sans toujours justifier l’enchaînement des thèmes. L’ouvrage laisse également l’impression d’un bricolage de références culturelles insuffisamment développées et qui rendent parfois le lecteur perplexe.
Chamayou s’appuie fortement sur les théories de Hannah Arendt, notamment sur l’idée que les acteurs politiques oublient souvent qu’en choisissant le moindre mal, ils choisissent toujours le mal. L’auteur se contredit, en commettant lui-même à son insu cette erreur qui devient pourtant un postulat du livre. Ainsi, paradoxalement, le philosophe insiste tout au long de l’ouvrage sur la nécessité de rejeter toute forme de mal. Cependant il ne remet pas en question les crimes et les guerres en général, mais seulement l’idée de tuer à distance, sans risque, dans une lutte unilatérale et inégale.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– Théorie du drone, Paris, La Fabrique éditions, 2013.
Du même auteur
– Les corps vils : expérimenter sur les êtres humains aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris, La Découverte, 2008. – Les chasses à l’homme : histoire et philosophie du pouvoir cynégétique, Paris, La Fabrique éditions, 2010. – La société ingouvernable : une généalogie du libéralisme autoritaire, Paris, La Fabrique éditions, 2018. Autres pistes

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
