
The Undoing Project
L'amitié qui a fondé l'économie du choix
Description
En 1969, dans un couloir de l'université hébraïque de Jérusalem, deux psychologues se croisent pour de bon. Daniel Kahneman a invité Amos Tversky à donner un séminaire dans son cours, et il l'a démonté devant tout le monde. Tversky venait de présenter une théorie américaine à la mode sur la façon dont les gens révisent leurs croyances. Kahneman a trouvé ça faux, l'a dit sans détour, et au lieu de se braquer, Tversky a écouté. C'est de cette dispute qu'est née l'une des collaborations les plus fécondes de l'histoire des sciences humaines.
Dans The Undoing Project, Michael Lewis raconte ces deux hommes que tout opposait — l'un anxieux et douteux, l'autre brillant et sûr de lui — et qui, enfermés des heures dans un bureau à rire et à s'engueuler, ont fini par démonter l'idée que l'être humain décide de façon rationnelle. Leurs travaux ont valu un Nobel, changé la médecine, le droit, la finance, et fondé un champ entier : l'économie comportementale.
Sauf que Lewis ne raconte pas d'abord une théorie. Il raconte une amitié. Deux cerveaux qui pensaient si bien ensemble qu'aucun des deux ne savait plus quelle idée venait de qui — jusqu'au jour où cette fusion s'est fissurée, et où la gloire est venue se glisser entre eux.
La question que l’on se pose : Comment deux psychologues israéliens, en pensant à voix haute dans un bureau, ont-ils fait vaciller l'idée que l'homme est un être rationnel ?Ce que l’on va voir : Le récit d'une rencontre improbable, des expériences qui ont pris l'intuition en flagrant délit d'erreur, et d'une amitié qui a fini par se défaire.
Sommaire
01Chapitre 1 — Deux hommes que tout séparait
Daniel Kahneman a grandi caché. Enfant juif dans la France occupée, il a appris tôt à observer les gens comme des énigmes potentiellement dangereuses, à guetter le moindre signe. De cette enfance il garde un doute permanent, y compris envers lui-même : il change d'avis sans arrêt, s'attend au pire, et considère chacune de ses idées comme probablement fausse jusqu'à preuve du contraire. À l'université hébraïque, on le connaît comme un esprit inquiet, capable de trouver le défaut de n'importe quel raisonnement — à commencer par le sien.
Amos Tversky est son exact contraire. Né en Israël, héros de guerre décoré pour avoir sauvé un soldat sous le feu, il avance dans la vie avec une assurance qui frôle l'arrogance heureuse. Il travaille la nuit, déteste le superflu, jette ce qui l'ennuie. Là où Kahneman doute, Tversky tranche. On le décrit comme l'homme le plus intelligent que ses collègues aient rencontré, et lui-même n'en doute pas une seconde. Un mathématicien de la décision, formaliste, élégant, sûr de son terrain.

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02Chapitre 2 — Les questions qui cassaient l'intuition
Leur méthode tenait d'un jeu presque enfantin : ils s'inventaient des questions et regardaient leur propre intuition se planter. Voici une femme, Linda, trente et un ans, engagée, préoccupée par la justice sociale. Est-il plus probable qu'elle soit caissière de banque, ou caissière de banque et féministe ? La logique dit qu'un ensemble plus restreint ne peut jamais être plus probable que celui qui le contient. Et pourtant presque tout le monde répond « féministe » — parce que le portrait colle mieux. Kahneman et Tversky venaient d'attraper l'esprit en train de confondre le vraisemblable et le probable.
Ils ont accumulé ces pièges par dizaines. Combien y a-t-il de mots anglais de six lettres finissant en -ing ? Combien finissant par un n en avant-dernière position ? Les gens donnent un chiffre plus élevé pour les premiers — alors que tout mot en -ing appartient forcément au second groupe. La raison : les exemples en -ing viennent plus facilement à l'esprit. Ils ont nommé ce raccourci la disponibilité. Ce qui se rappelle vite nous paraît plus fréquent, même quand c'est faux.

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03Chapitre 3 — Ce que l'esprit fait quand il compte mal
Le coup le plus dur pour l'économie classique est venu d'une observation simple. Perdre cent euros fait plus mal que gagner cent euros ne fait plaisir. L'écart n'est pas un détail : la douleur d'une perte pèse à peu près deux fois plus que la joie d'un gain équivalent. Kahneman et Tversky en ont tiré, à la fin des années 1970, ce qu'ils ont appelé la théorie des perspectives — une manière de décrire comment les gens choisissent vraiment, et non comme les modèles supposaient qu'ils devraient choisir.
Leur découverte reformule tout. Un même choix change de réponse selon la façon dont on le présente. Dites à des médecins qu'une opération sauve quatre-vingt-dix personnes sur cent, ils la recommandent ; dites-leur qu'elle en tue dix sur cent, ils hésitent. C'est rigoureusement le même fait. Mais le mot « tuer » déclenche l'aversion à la perte, et l'aversion à la perte l'emporte sur le calcul. La façon de cadrer une question fabrique la décision.

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04Chapitre 4 — Quand une amitié se défait
Lewis ne clôt pas son livre sur une théorie mais sur une rupture. À mesure que leurs idées gagnaient le monde, la symétrie parfaite du duo s'est déréglée. Tversky, éblouissant en public, attirait les invitations, les prix, l'attention des grandes universités américaines. On le citait, on l'appelait le génie, on oubliait souvent que Kahneman avait tenu l'autre bout de chaque phrase. Le doute qui faisait la force de Kahneman en collaboration devenait, seul, une blessure : il se sentait effacé de sa propre œuvre.
Les deux hommes ont commencé à travailler à distance, à moins écrire ensemble, à se froisser sur des questions de crédit et de reconnaissance. L'intimité intellectuelle qui les avait rendus si puissants supportait mal la lumière. Ce qui avait été une pensée à deux voix, indistincte et joyeuse, se transformait en comptabilité douloureuse de qui devait quoi à qui. Ils ont failli rompre pour de bon. C'est la maladie de Tversky, un cancer diagnostiqué au milieu des années 1990, qui les a rapprochés une dernière fois — ils se parlaient encore au téléphone dans ses derniers jours.

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05Conclusion
Quand Kahneman reçoit le Nobel d'économie en 2002 — six ans après la mort de Tversky, qui ne pouvait plus le partager, le prix n'étant pas décerné à titre posthume — il insiste dans son discours sur le fait que le travail était le leur, à tous les deux. Ce n'était pas une politesse. Aucun des deux, seul, n'aurait produit ce qu'ils ont produit ensemble. C'est le paradoxe que Lewis tient d'un bout à l'autre : la découverte la plus solide sur les failles de l'esprit humain repose sur le lien le plus fragile qui soit, une amitié.

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