
The future of management
Le management lui-même reste à réinventer
Description
On accepte à peu près tout du monde du travail sans y penser : qu'un chef ait un chef qui a un chef, qu'un budget se valide en remontant cinq étages, qu'une bonne idée doive convaincre trois personnes qui n'y comprennent rien avant d'exister. On appelle ça l'organisation, et on la traite comme la gravité — une donnée. En 2007, un professeur de la London Business School, Gary Hamel, publie avec le journaliste Bill Breen un livre qui refuse cette évidence. Son titre, The Future of Management, annonce le programme : et si le management lui-même, la façon même de coordonner le travail humain, était devenu obsolète ?
Le point de départ de Hamel est presque gênant tant il est simple. La quasi-totalité de ce qu'on appelle « management moderne » a été inventée entre 1890 et 1930, par une poignée d'ingénieurs et de patrons — Taylor, Ford, Sloan et quelques autres — pour résoudre un problème précis : faire produire à des masses d'ouvriers peu qualifiés des objets standardisés, avec régularité. Un siècle plus tard, on fait tourner des entreprises de créatifs, d'ingénieurs et de savoirs avec un logiciel conçu pour discipliner des tourneurs-fraiseurs. Et personne, ou presque, n'a osé le réécrire.
Là où d'autres se contentent de vanter la stratégie ou la technologie comme sources d'avantage, Hamel déplace la cible. Le vrai gisement d'innovation, dit-il, n'est ni dans les produits ni dans les process, mais dans la manière de diriger. Reste à savoir si un truc aussi mou, aussi peu spectaculaire, aussi difficile à copier que « la façon de manager » peut vraiment devenir un terrain de rupture.
La question que l’on se pose : Pourquoi la manière même de diriger les entreprises n'a-t-elle presque pas bougé en un siècle, et que gagne-t-on à la traiter enfin comme un objet à réinventer ?Ce que l’on va voir : Comment un logiciel de gestion vieux de cent ans continue de nous piloter, ce que quelques entreprises font pour s'en défaire, et ce que la hiérarchie héritée nous coûte sans qu'on le voie.
Sommaire
01Chapitre 1 — L'invention qu'on a cessé d'inventer
Hamel commence par un rappel qui pique. Le management n'a pas toujours existé. C'est une technologie sociale, inventée à un moment précis pour un besoin précis. Frederick Taylor, avec son chronomètre, cherche au début du XXe siècle à extraire le meilleur rendement d'ouvriers dont on se méfie. Henry Ford enchaîne les gestes sur une ligne. Alfred Sloan, chez General Motors dans les années 1920, invente la grande entreprise divisionnée, avec ses reportings, ses centres de coûts, sa remontée d'informations vers le sommet. Ces hommes règlent un problème réel : coordonner des milliers de personnes pour produire beaucoup, vite, pareil.
Le tour de force, c'est que ça a marché au-delà de tout espoir. La productivité industrielle explose au XXe siècle, et le modèle se répand partout — usines, banques, hôpitaux, administrations, écoles. Tellement partout qu'il devient invisible. On ne voit plus une invention datée ; on voit « la manière normale de faire tourner un truc ». Hamel appelle ça un paradigme : un ensemble de croyances si profondes qu'on ne les formule même plus. Les objectifs descendent, l'exécution remonte, le contrôle prime sur l'initiative, la conformité vaut mieux que le risque.

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02Chapitre 2 — Le laboratoire vivant : Whole Foods, Gore, Google
Hamel refuse de rester dans l'abstrait. Pour montrer que réinventer le management n'est pas une utopie de séminaire, il ouvre le capot de trois entreprises qui ont bricolé, chacune à leur façon, un système différent. Première escale : Whole Foods Market, la chaîne de supermarchés bio américaine. Là, l'unité de base n'est pas le magasin mais l'équipe — une dizaine de personnes autonomes qui décident ensemble qui elles embauchent, quels produits elles mettent en rayon, comment elles s'organisent. Les chiffres de performance de chaque équipe sont visibles par toutes les autres, et une partie de la prime dépend du collectif, pas de l'individu. La transparence remplace le contrôle vertical.
Deuxième escale : W. L. Gore, le fabricant du Gore-Tex, une entreprise qui fonctionne sans organigramme au sens classique. Pas de patrons désignés d'en haut : on devient « leader » quand assez de collègues choisissent de te suivre sur un projet. On appelle ça le lattice, le treillis, par opposition à la pyramide. Les usines restent volontairement petites — quelques centaines de personnes maximum — parce que Gore a compris qu'au-delà, l'anonymat tue l'engagement. On ne t'assigne pas une mission ; tu négocies tes engagements avec ceux qui comptent sur toi.

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03Chapitre 3 — Ce qu'un manager ne pourra jamais commander
Pour comprendre pourquoi Hamel insiste tant, il faut regarder ce qu'il appelle la hiérarchie de la contribution humaine. Au travail, on peut donner de soi à plusieurs niveaux. L'obéissance, d'abord : je fais ce qu'on me dit. Le zèle ensuite : je le fais bien et à l'heure. L'expertise : j'y mets mon savoir-faire. Puis, plus haut, l'initiative : j'agis sans qu'on me le demande. La créativité : je cherche des solutions neuves. Et au sommet, la passion : je m'investis parce que le projet compte pour moi.
Le point qui fait mal, c'est la répartition. Les trois premiers niveaux — obéissance, zèle, expertise — se commandent, s'achètent, se contractualisent. Ce sont ceux que le management hérité de Taylor sait extraire. Mais ils sont devenus des commodités mondiales : n'importe quel concurrent peut acheter de la discipline et de la compétence sur le marché. Les trois derniers — initiative, créativité, passion — sont ceux qui font aujourd'hui la différence. Et ceux-là, précisément, ne se commandent pas. On les donne, ou on les retient. Ils sont, dit Hamel, des cadeaux que le salarié apporte ou non chaque matin.

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04Chapitre 4 — Le prix caché d'une pyramide qu'on croyait gratuite
Si on prend Hamel au sérieux, une idée dérangeante remonte : la hiérarchie n'est pas neutre, et surtout elle n'est pas gratuite. On la considère comme le décor par défaut du travail, l'ordre naturel des choses, un coût nul. En réalité, elle facture. Une organisation en pyramide dépense une part énorme de son énergie à se coordonner elle-même — réunions pour préparer des réunions, reportings lus par personne, arbitrages qui remontent parce que personne en bas n'a le droit de trancher. C'est un impôt permanent, prélevé sur le temps et l'attention de tous, et qui n'apparaît sur aucune ligne comptable.
Il y a un coût encore plus lourd, moins visible. Chaque niveau de contrôle a un prix en initiatives non prises. L'idée qu'on ne propose pas parce qu'elle sera enterrée. L'expérience qu'on ne tente pas parce qu'il faudrait trois signatures. Le désengagement lent de gens intelligents à qui on a appris à attendre les instructions. Ce coût-là ne se mesure pas en euros dépensés, mais en valeur jamais créée — le manque à gagner d'une organisation qui a formaté ses meilleurs cerveaux à ne pas s'en servir. C'est le prix caché de la pyramide, et il grossit à mesure que le travail devient plus créatif.

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05Conclusion
Hamel et Breen ne livrent pas un manuel avec dix étapes à suivre lundi matin — et c'est cohérent avec leur thèse. Réinventer le management, ce n'est pas adopter la recette de Gore ou de Whole Foods, c'est adopter leur réflexe : traiter ses propres règles de fonctionnement comme des hypothèses qu'on peut tester, casser, refaire. Le management, disent-ils, est la dernière grande technologie de l'entreprise qu'on n'a presque jamais mise à jour, alors qu'elle conditionne tout le reste.

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