
That will never work
Netflix raconté par le cofondateur oublié
Description
Un matin de 1997, sur une route de Californie qui relie Santa Cruz à Scotts Valley, deux hommes font du covoiturage et brainstorment. L'un s'appelle Reed Hastings, il vient de vendre sa boîte de logiciels pour des centaines de millions et cherche quoi faire ensuite. L'autre s'appelle Marc Randolph, il a passé sa vie dans le marketing par correspondance et il a une conviction simple : le futur du commerce, c'est vendre des trucs sur Internet, à condition de trouver le bon truc. Chaque idée qu'il propose se heurte à la même réponse tranquille de Hastings, prononcée depuis le siège passager : ça ne marchera jamais.
Des shampooings personnalisés, de la nourriture pour chien sur mesure, des planches de surf : tout y passe, tout se fait démolir. Puis un jour Randolph pense aux DVD, ce format encore confidentiel, assez plat et léger pour tenir dans une enveloppe. Ils testent l'idée en s'envoyant un disque par la poste dans un boîtier de carte de vœux, à deux dollars de timbre. Le disque arrive intact, à l'heure. C'est ce petit test bricolé, plus qu'une vision géniale, qui met Netflix en route.
L'histoire officielle a longtemps eu un seul visage, celui de Hastings. Randolph, lui, était le premier PDG, celui qui a monté l'équipe, trouvé le nom, écrit les premières lignes du plan. Son récit corrige l'angle sans régler de comptes : il raconte la naissance d'une entreprise mondiale par en dessous, avant qu'elle ne soit un mythe.
La question que l’on se pose : Comment une entreprise qu'on croit née d'une intuition de génie a en réalité tâtonné pendant des mois, portée par un cofondateur que le grand public a oublié.Ce que l’on va voir : Le brouillon d'idées, le bricolage des débuts, le virage qui a tout changé et ce que devient celui qui a lancé le projet quand le projet lui échappe.
Sommaire
01Chapitre 1 — Une phrase qui revient chaque matin
« That will never work. » Ça ne marchera jamais. Dans le récit de Randolph, la phrase n'est pas une insulte, c'est un rituel. Chaque matin, dans la voiture, il balance une idée de commerce en ligne, et Hastings la passe au tamis d'un esprit d'ingénieur : combien ça coûte de stocker, d'expédier, de personnaliser, quelle marge il reste au bout. Presque tout meurt à ce test. Randolph a fait carrière dans le marketing direct, il sait générer des idées à la chaîne ; ce qu'il n'a pas encore, c'est un filtre aussi impitoyable que celui de son passager.
On est en 1997, et vendre en ligne relève encore de la foi. Amazon a deux ans et ne vend que des livres. L'idée de Randolph n'a rien d'original : il veut être « le Amazon de quelque chose ». Reste à trouver le quelque chose. La contrainte, c'est qu'un objet vendu par correspondance doit être petit, non fragile, standardisé, et assez cher pour absorber le coût du transport. Le shampooing sur mesure échoue parce que la logistique le tue. La nourriture pour animaux, parce que c'est lourd et bon marché. Chaque non affine la question suivante.

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02Chapitre 2 — Le covoiturage d'idées de Scotts Valley
Avant d'y croire vraiment, il faut vérifier que le postulat tient. Randolph et Hastings achètent un CD de musique d'occasion — faute de DVD sous la main — le glissent dans une enveloppe rose de carte de vœux et se l'expédient à l'adresse de Randolph. Vingt-quatre heures plus tard, l'enveloppe est dans la boîte, le disque intact. Ce geste minuscule vaut toute une étude de marché : la poste américaine peut acheminer un disque optique vite, pour presque rien, sans le casser. Le modèle physique est viable. Le reste n'est plus qu'une question d'exécution.
Les débuts sont artisanaux jusqu'au comique. Les bureaux tiennent dans un ancien local de banque. Randolph recrute d'anciens collègues, des gens qu'il connaît, dans une ambiance de start-up où l'on empile les DVD sur des étagères de garage et où l'on teste les emballages soi-même. Trouver un nom prend des semaines : on hésite, on rejette Kibble, DirectPix, une liste entière de trucs affreux. Netflix passe de justesse, avec le sentiment que « flix » fait un peu film pornographique. Le site ouvre en avril 1998 avec environ neuf cents titres — presque tout le catalogue DVD existant à l'époque.

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03Chapitre 3 — Un abonnement plutôt qu'une boutique
Le tournant ne vient pas d'une révélation mais d'une série de frustrations. Vendre des DVD à l'unité met Netflix en concurrence frontale avec Amazon, qui écrase tout sur ce terrain. La location à l'unité, elle, reproduit tous les défauts de Blockbuster : frais de retard, films rapportés en retard, clients agacés. Randolph et son équipe passent des mois à triturer le modèle, à mesurer, à tester des variantes de tarif et d'expédition. L'entreprise perd de l'argent et cherche sa forme.
L'idée qui sauve tout tient en quelques principes simples, mis en place autour de 1999. Un abonnement mensuel à prix fixe. Pas de date de retour, donc pas de frais de retard. Un nombre limité de DVD à la maison en même temps — on en renvoie un, on en reçoit un autre. Et une file d'attente personnelle où l'abonné range les films qu'il veut voir, que Netflix expédie automatiquement. D'un coup, tout ce qui coinçait se dénoue : plus de transaction à chaque film, plus de pénalité, un revenu régulier et prévisible.

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04Chapitre 4 — Ce que devient un fondateur quand l'idée bouge
Randolph raconte lui-même le moment, sans amertume affichée. À mesure que Netflix grandit et que le modèle d'abonnement se solidifie, il devient évident que l'entreprise a besoin d'un dirigeant unique, obsédé par les chiffres et l'échelle. Hastings propose de passer PDG, avec Randolph comme président et numéro deux. Randolph accepte, reste quelques années, puis quitte l'entreprise avant l'ère du streaming qui rendra la marque planétaire. L'homme qui a trouvé le nom, monté l'équipe et lancé le service sort du cadre à peu près au moment où le grand public commence à connaître Netflix.
Son histoire dit quelque chose de général sur les fondateurs. On imagine volontiers qu'une entreprise appartient à celui qui a eu l'idée. Or l'idée de départ — vendre des DVD par correspondance — n'est presque jamais celle qui réussit. Ce qui réussit, c'est le modèle qui émerge après, une fois que le premier a suffisamment échoué pour montrer où était le vrai gisement. Le fondateur qui excelle à faire naître un projet n'est pas forcément celui qui excelle à le faire grandir de dix à dix mille. Les deux talents cohabitent rarement dans la même personne.

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05Conclusion
Tout part d'une phrase répétée dans une voiture : ça ne marchera jamais. Elle visait des dizaines d'idées mortes-nées, et elle s'appliquait aussi, sans qu'on le sache encore, à la première version de Netflix — la boutique de DVD en ligne qui devait tout changer et qui, telle quelle, n'a pas tenu. Ce qui a marché, c'est ce qui est venu après : l'abonnement, la file d'attente, la fin des frais de retard. Un modèle né de l'échec du précédent, pas d'un éclair de génie initial.

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