
Testo junkie
Une exploration audacieuse de l'identité et du genre
Description
Testo junkie est à la fois un texte littéraire et une théorie philosophique : un chapitre sur deux relate, sur le mode d’une autobiographie pornographique, l’expérience d’une administration régulière de testostérone sur un corps assigné féminin, tandis que l’autre moitié des chapitres s’attache à montrer que, dans la forme actuelle du capitalisme, les corps sont contrôlés par l’industrie pharmacologique et pornographique qui créent des fictions de genre.
Pour lui, les normes de masculinité et de féminité sont des programmes que nous cherchons à performer à l’aide de différentes technologies.
Sommaire
01Introduction
En 1969, les émeutes de Stonewall aux États-Unis déclenchent une vague mondiale de protestation de la communauté LGBT+. Alors que la police venait déloger les clients d’un bar LGBT+ clandestin, ces derniers rétorquent et se défendent, tenant tête aux forces de l’ordre.
Cet événement marque le début d’une période de forte mobilisation de la communauté qui continue aujourd’hui encore. C’est dans ce contexte général que s’inscrit l’ouvrage de Beatriz Preciado, Testo junkie. Sexe, drogues et biopolitique, paru en 2008. Le but du livre est de théoriser un tournant du capitalisme qui commença dans les années 1970 et qui est toujours d’actualité. Dans la continuité du concept de biopolitique développé par Michel Foucault, selon lequel la nouvelle forme de gouvernement s’immisce dans les corps pour les contrôler, Preciado insiste sur le fait que ce contrôle s’effectue désormais par le biais de productions pharmacologiques et pornographiques.

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02Le contrôle des corps
« Le pouvoir glisse : se déplace, au cours du siècle dernier, de la terre à la manufacture, puis vers l’information et la vie. » (p. 252) Du capitalisme agricole, on passe à la société industrielle, puis s’ouvre une nouvelle étape après la Seconde Guerre mondiale : celle de la cybernétique, de l’information et de l’informatique, en même temps que du contrôle des corps vivants et de leurs désirs.

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03Le régime pharmacopornographique
Pour comprendre la branche pharmacologique, nous prendrons l’exemple de la pilule. Moyen de contraception par excellence, la pilule, développée dans les années 1970, est constituée d’œstrogènes, une molécule présente dans tous les corps, qu’on les considère comme masculins ou féminins. L’œstrogène a pour effet, entre autres, une diminution de la force physique, de la libido et de la pilosité.
L’administration d’œstrogènes, par conséquent, renforce des caractéristiques considérées comme féminines. Pourtant, il existe d’autres moyens de contraception. La testostérone, une hormone qui augmente la force, l’agressivité, la pilosité et la libido, est également présente dans tous les corps, et elle peut être utilisée comme contraceptif.

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04Qu’est-ce que le genre ?
Pour saisir la manière dont Preciado comprend le genre, il faut envisager la définition à laquelle il s’oppose. Pour toute une branche du féminisme, le genre se distingue du sexe : nous naissons avec certains organes génitaux en fonction desquels on nous assigne un genre. Cependant, ce genre peut ne pas correspondre avec le genre qui nous appartient réellement : c’est ce qu’on appelle aussi le « sexe psychologique ». Je peux naître avec un pénis mais être au fond une femme. Je peux donc entreprendre un processus de transition pour changer de sexe. Voilà une des manières de comprendre la transidentité. Mais pour Paul B. Preciado, à l’instar de Judith Butler, il en va autrement.
La certitude d’être un homme ou une femme, pour Butler comme pour Preciado, est une fiction. Le genre n’est pas essentiel, nous ne sommes pas « au fond » un homme ou une femme. Peu importe que l’on soit d’accord ou non avec le genre qui nous a été assigné à la naissance : nous ne faisons que jouer des rôles, performer le genre féminin ou masculin qui, en réalité, ne sont que des constructions, des récits bien ficelés. La cohérence entre un genre et un sexe, ou encore entre certaines caractéristiques et l’identité féminine ou masculine, est uniquement construite par un discours qui les regroupe. Il n’y a donc pas de genre véritable qui ne soit autre qu’un récit.

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05Chronique d’un « piratage du genre »
Le gouvernement biopolitique, c’est-à-dire le système de contrôle des corps, est soutenu par l’équation suivante : individu = corps = sexe = genre = sexualité. Autrement dit, un individu a un corps pourvu d’un sexe qui détermine son genre, déterminant lui-même sa sexualité. Une fois que l’on a compris les ressorts de cette opération, mais aussi « à quel point elle est ridicule », on peut commencer à la désamorcer.
Ainsi, il faut nous réapproprier les hormones afin de faire dérailler le système de contrôle des corps. S’administrer de la testostérone quand on a un vagin ou des œstrogènes si l’on a un pénis, se travestir, s’habiller en drag king, questionner l’hétérosexualité comme norme et s’intéresser à de nouvelles pratiques sexuelles qui brisent les normes genrées sont autant de gestes qui mettent en danger le système de gouvernement des corps, et que Preciado nous encourage à envisager. Il s’agit de pirater, de hacker les programmes du genre.

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06Conclusion
Testo junkie est un ouvrage très riche, qui fait alterner des passages de théorie foisonnants et des parties d’un récit autobiographique provocateur ponctué de scènes de sexe crûment décrites.

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07Zone critique
Le point de vue de Preciado se situe au cœur d’un débat particulièrement houleux.
L’auteur, en effet, perçoit toute identité de genre comme une fiction : le « sexe psychologique » est aussi fictif que le sexe physique, et personne n’est fondé à affirmer que son genre ne correspond pas à son sexe ou qu’il y correspond, puisque l’un comme l’autre sont des constructions. C’est pourquoi l’auteur appelle à se saisir soi-même des hormones pour détruire toutes les catégories de genre qui n’ont vocation qu’à nous enfermer.
Cette position présente de nombreuses difficultés, puisque certaines personnes transgenre soutiennent qu’elles appartiennent réellement à un genre qui n’est pas celui qui leur a été assigné à la naissance. Pour elles, il n’est pas question de briser toutes les catégories de genre, puisque l’identification à un genre qui n’est pas celui qu’on leur a assigné à la naissance est réelle et, qui plus est, une question de survie (pour pouvoir se mouvoir socialement et agir politiquement). En d’autres termes, certaines personnes ne sont absolument pas d’accord avec l’idée d’abolir les genres.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Testo junkie. Sexe, drogue et biopolitique, Paris, Grasset, 2008.
Du même auteur – Manifeste contra-sexuel, Paris, Balland, 2000. – Pornotopie. Playboy et l’invention de la sexualité multimédia, Paris, Climats, 2011. – Un appartement sur Uranus. Chroniques de la traversée, préface de Virginie Despentes, Paris, Grasset, coll. « Essai », 2019.

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