
Soleil noir
Dépression et mélancolie
Description
"Soleil noir" est un essai de Julia Kristeva qui explore les thèmes de la dépression et de la mélancolie à travers une perspective psychanalytique. L'auteure, psychanalyste et philosophe française, analyse en profondeur ces états psychiques complexes. Kristeva montre comment la mélancolie est liée à un "deuil impossible de l'objet aimé et perdu". Elle articule les théories biologiques et psychanalytiques pour comprendre les mécanismes du langage et de la symbolisation qui sont défaillants chez les sujets mélancoliques ou dépressifs
À travers l'analyse d'œuvres d'art et de littérature, comme la représentation du Christ mort par Holbein, Kristeva montre comment l'art peut traduire et transformer la douleur mélancolique. Son approche interdisciplinaire éclaire ainsi les dimensions psychologiques, esthétiques et existentielles de la dépression et de la mélancolie.
Sommaire
01Introduction
La dépression est une souffrance psychique caractérisée par une inhibition généralisée, une forte dévalorisation de soi-même et une profonde tristesse. Le sujet est accablé par le moindre acte du quotidien, tout ce qui l’entoure tombe dans l’insignifiance. La mélancolie présente, quant à elle, des éléments très proches de la problématique dépressive, bien qu’elle puisse être considérée, par ailleurs, comme une des modalités de la psychose.
Julia Kristeva, cependant, ne se focalise pas sur l’aspect nosologique, mais tente plutôt de discerner le fil commun des deux affections, c’est-à-dire la difficulté, voire l’impossibilité, de faire le deuil de l’objet aimé, tout comme la « faillite du signifiant » (p. 20). Rappelons que le « signifiant », concept clé de la théorie lacanienne, est un élément du discours, verbal ou non, susceptible d’affecter le corps du sujet, car relevant d’une dimension pulsionnelle.

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02Entre biologie et psyché
Dans la souffrance « mélancolico-dépressive », il est possible de constater un ralentissement moteur, affectif et idéique (p. 46). Sur le plan biologique, Kristeva relève essentiellement deux modèles susceptibles de repérer les processussous-jacents; le premier, avance un rapprochement entre l’homme et l’animal, car les deux apprendraient avant tout à se retirer face à un danger, plutôt quede fuir ou de combattre. Le deuxième modèle présuppose l’existence d’un mécanisme d’« autostimulation » par lequel l’être humain serait amené à réagir afin de recevoir une récompense ;il s’agit ainsi de la notion de « systèmes de renforcement positif ou négatif » (p. 47).Ce type de « système » pourrait être altéré chez le sujet dépressif.
Après avoir illustré les théories biologiques, Kristeva souligne l’importance du langage pour l’être humain ; plus particulièrement, sa faculté d’activer ou d’inhiber des réseaux neuronaux. Selon que l’on regarde à travers le prisme neurobiologique ou psychanalytique, pour le sujet dépressif il est question d’une défaillance d’ordre symbolique, à savoir la mise en échec de la capacité de représentation psychique, notamment les représentations (psychiques) des mots ; impliquant, parfois, une inhibition de l’expression verbale.

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03La dimension narcissique
Kristeva l’écrit d’emblée : « la dépression est le visage caché de Narcisse » (p. 15). En ce sens, elle interprète l’auto-dévalorisation du sujet déprimé comme une accusation qui serait en vérité adressée à l’autre. Cette logique implique une dynamique complexe de l’identification, concept central en psychanalyse, qui renvoie à un processus à travers lequel un sujet adopte comme étant le sien un caractère appartenant à un autre sujet, caractère devenant constitutif de sa personnalité.
Dans le cas de la dépression, aussi bien dans la mélancolie, on parle à ce propos d’« incorporation de l’objet aimé » : au lieu de s’identifier à l’autre tout en gardant une séparation entre moi et l’autre, c’est comme si le sujet déprimé « intégrait » l’autre en soi, pour ne pas le perdre. Ce processus s’opère à travers une ambivalence très prononcée entre amour et haine, car le sujet d’une part voudrait détruire l’autre ; d’autre part, fasciné par cet autre, il choisit – de façon imaginaire –de l’« incorporer » en soi.

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04Le temps et le sens de l’univers mélancolico-dépressif
Kristeva fait un pas de plus, en reprenant le concept lacanien de la « Chose » (appelé aussi « das Ding » de l’allemand), reformulé à partir de la philosophie de Kant. La « chose en soi » n’est pas connaissable selon Kant, néanmoins, par l’élan intellectuel, on ne cesse de vouloir l’atteindre. Cette idée est présente aussi dans la conception lacanienne, bien que cela prenne une toute autre voie. Pour Lacan, la « Chose » renvoie au premier « objet » à jamais perdu, à savoir la mère ou la première personne qui apporte les soins à l’enfant. Il s’agirait alors d’une sorte d’univers « originaire » auquel le sujet aspire inconsciemment.
Pour la psychanalyse, il serait question d’un lieu « mythique », qui cependant alimente les fantasmes et les désirs du sujet. Si l’on revient à la thèse de Kristeva, le sujet dépressif serait attaché à cet « objet » originaire, dans l’incapacité de s’en séparer.
Précisons aussi que la « Chose » ne se réfère pas seulement à la figure maternelle, mais aussi à tout un ensemble de sensations, de souvenirs« primordiaux », c’est-à-dire tout ce que le sujet rencontre pour la première fois, laissant des empreintes dans son psychisme.Cet attachement à l’« objet originaire » peut se relier au sentiment de nostalgie, sentiment très présent dans la problématique mélancolico-dépressive. Le sujet semble être comme figé dans un passé qui entrave toute possibilité de reprise : « Habitant de ce temps tronqué, le déprimé est nécessairement un habitant de l’imaginaire. » (p. 72).

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05La tristesse « contient » la haine
« La souffrance est la première ou la dernière tentative du sujet d’affirmer son “propre”au plus près de l’unité biologique menacée et du narcissisme mis à l’épreuve. » (p. 192) Kristeva reprend la notion de pulsion de mort, élaborée par Freud, comme étant une pulsion qui, déliée de la pulsion de vie, menace l’intégration psychique du sujet. Il est possible notamment de constater ce phénomène de « désunion » dans la mélancolie. Dans ce cas de figure, ainsi, il est possible de remarquer la présence d’un Surmoi « féroce ».
L’auteur distingue par ailleurs différentes modalités de « désunion » propres à la pulsion de mort, afin de soutenir sa thèse fondée sur l’idée que la tristesse pourrait se concevoir comme un recours pour le sujet afin de ne pas succomber au morcellement schizoïde. Elle parle à ce propos de « non-intégration »et de « désintégration », susceptibles d’être des causes éventuelles du morcellement psychique.

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06Douleur et création artistique
Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Kristeva interprète des œuvres d’art, en les reliant par une sorte de « pari », qui est le suivant : « La création artistique/littéraire peut-elle être une tentative, bien que provisoire, de dépasser une forme de dépression, d’état mélancolique ? »
L’auteur élabore une réflexion sur la beauté, en tant que tentative – ultime peut-être–de sublimation de la douleur, de la mort. La beauté semble être pour Kristeva l’autre dimension possible du sujet déprimé, sa manière de transformer, de traduire, la souffrance.L’objet esthétique apparaît aux yeux du déprimé comme l’objet le plus « digne d’existence », le seul qui puisse avoir un sens. L’œuvre d’art, en quelque sorte, transpose la souffrance, en permettant au sujet de s’en détacher.
C’est ainsi que nous pouvons interpréter, selon Kristeva, le Christ mort du peintre Holbein.

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07Conclusion
Si dépression et mélancolie peuvent être définies comme des affections du « retrait » et du « non-sens »,l’acte artistique peut parfois permettre de s’y confronter, voire de sublimer, en quelque sorte, la souffrance, l’innommable.
L’auteur ne s’arrête pas sur des aspects purement cliniques de deux affections, car ce qui est particulièrement au centre dans cet ouvrage, c’est la rencontre possible entre douleur et création artistique.

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08Zone critique
Bien que l’auteur précise son intention de « maintenir » une sorte de confusion terminologique entre dépression et mélancolie–elle s’interroge d’ailleurs rapidement sur « qu’est-ce qu’une dépression, qu’est-ce qu’une mélancolie ? » –, (p.18), tout le long de sa réflexion elle ne développe pas des éléments plus approfondis à ce sujet. Quel serait son positionnement à cet égard ?

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Soleil noir. Dépression et mélancolie, Gallimard, coll. folio essais, Paris, 1987.

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