
Sociologie des transidentités
Comprendre les enjeux sociologiques des transidentités
Description
Cet ouvrage est à double titre la somme des études sur la question trans. Arnaud Alessandrin y expose d'une part l'histoire du fait transidentitaire, histoire qui évolue dans et par de multiples domaines : médecine, droit, politique, militantisme, médias, universités, etc. Et il y présente d'autre part une analyse mûrie par dix années de son propre travail sociologique auprès de personnes trans en France.
Sommaire
01Introduction
Cette Sociologie des transidentités tente de remédier à un manque d'études sur les parcours des personnes trans, pourtant de plus en plus visibles. L'essai est, en cela, d'une importance majeure. D'autant que si des études restent à mener dans le monde entier, la France accuse un retard conséquent sur la question. Loin d'être un inventaire neutre des trans studies, l'ouvrage est construit autour de quelques partis-pris décisifs.

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02Questions de vocabulaire
Somme des savoirs sur la question trans, Sociologie des transidentités apporte de nombreuses précisions de vocabulaire. Compte tenu des difficultés qui pèsent sur le choix et l'usage de mots justes (connotations péjoratives, sur-médicalisation, englobement de réalités diverses), ces éclaircissements sont d'une importance capitale. Arnaud Alessandrin met à distance le terme de « transsexualisme », mentionné entre guillemets tout au long de l'ouvrage et qui porte, selon le sociologue, une connotation pathologisante qui découle de la définition du « transsexualisme » comme maladie dès le début des années 1950. Fortement lié à la médicalisation des personnes trans et globalement rejeté par ces dernières, le « transsexualisme » est finalement écarté au profit des termes « transgenres » ou « transidentités ». Par ces termes, l'on désigne des personnes dont « le genre et/ou le sexe ne correspond pas, partiellement ou complètement, au sexe assigné à la naissance » (p. 122). Consécutivement, ils induisent la question du genre et ouvrent la possibilité de la prise en compte d'une plus grande pluralité des parcours désignés.

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03Histoire du transsexualisme
Le concept de « transsexualisme » est d'invention récente. Il naît dans l'univers de la médecine et, plus particulièrement, de la psychiatrie. Les approches psychanalytiques et psychiatriques dominent les premiers temps de la prise en charge médicale des non-congruences de sexe, elles s'intéressent alors principalement aux causes du « transsexualisme » parmi lesquelles l'homosexualité tient un rôle interprétatif central. Le « transsexualisme » est défini comme une maladie mentale dès 1953.
Certains chercheurs – comme Harry Benjamin qui sera à l'origine de la définition du transsexualisme comme n'étant ni une perversion, ni une homosexualité mais comme le sentiment d'appartenir au sexe opposé – font pourtant entendre un point de vue différent et critiquent l'approche psychanalytique qu'ils jugent inadaptée au traitement des personnes à la recherche d'un accompagnement médical pour une transformation physique. Cependant, le contexte français reste longtemps marqué (en quelques aspects jusque dans les années 2000) par les réticences psychanalytiques qui délégitiment les aspirations des personnes trans et aucune opération n'est officiellement pratiquée en France avant 1979. Le protocole médical défini en 1979 prévoit un traitement collégial regroupant un psychiatre, un endocrinologue et un chirurgien. Là encore, la psychiatrie tient un rôle prédominant puisque l'avis psychiatrique constitue la première étape du parcours médical de transition alors même que, selon Arnaud Alessandrin, « l'histoire des transidentités est avant tout une demande de médicalisation, et non une demande de psychiatrisation » (p. 31). Dans cette perspective, le rôle de la psychiatrie consiste notamment à détecter des « faux transsexuels », ainsi exclus de la prise en charge médicale. Les associations trans expriment, et continuent d'exprimer, leurs désaccords face au protocole français jugés humiliant, excluant et particulièrement lent (le parcours de transition médical pouvant dépasser cinq ans).

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04Déconstruire le « transsexualisme »
Critiqué et évité par les personnes concernées, le protocole médical du « transsexualisme » va faire l'objet d'une déconstruction progressive produite par des controverses médicales et sociologiques, mais aussi par un ensemble d'innovations juridiques. L'évolution de la prise en charge des personnes trans est d'abord conceptuelle et consiste au remplacement progressif de la catégorie « transsexuelle », jugée restrictive, par l'idée de « dysphorie de genre ».
Petit à petit, et sur l'exemple des gender clinics étasuniennes, le genre prend une place de plus en plus importante, ce qui s'accompagne de la prise en compte d'un pluralisme plus grand, notamment dans la sélection des patients. Sans toutefois se débarrasser complètement d'une perception binaire du genre, les controverses psychiatriques témoignent de l'activité des associations trans (qui fleurissent surtout dans les années 2000) qui participent à la déconstruction du « transsexualisme » au profit de l'idée, plus ouverte, de non-congruences de genre. Ce n'est que récemment que le recul psychiatrique se concrétise par la loi : depuis 2010, le remboursement des parcours médicaux des personnes trans ne se fait plus sur la base d'une « maladie psychiatrique » mais d'une « maladie hors-liste ». Dans cette lignée, le développement d'une reconnaissance de la pluralité des parcours trans a également lieu sur le terrain juridique. Davantage même que sur le plan médical, où s'est pourtant forgé le « transsexualisme », les associations trans semblent être les plus actives dans un combat juridique qui vise à la pleine reconnaissance de l'existence et des droits des personnes transidentitaires. Dans la voie de cette reconnaissance, la France accuse un retard qui lui vaut deux condamnations par la Cour européenne des Droits de l'Homme (CEDH).

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05Représentations et discriminations
En 2012, la reconnaissance officielle de la transphobie est une étape importante qui ouvre la possibilité d'un nouveau front juridique pour les personnes et les associations trans. Elle ouvre aussi la voie à des études sociologiques sur la question de la transphobie, question qui demeure peu investie dans le contexte français. Arnaud Alessandrin, co-auteur avec Karine Espineira d'une large enquête quantitative sur la transphobie, expose ici quelques pistes de compréhension d'une transphobie « massive et répétitive » (p. 76). Le sociologue présente une transphobie a plusieurs visages qui peut en premier lieu se diviser en deux formes, directe et indirecte. La transphobie « directe » exprime un rejet de la transidentité, mais il convient également de pointer également toutes les formes « indirectes » de transphobie qui, selon Arnaud Alessandrin, se constituent des « allants de soi cisgenre en défaveur des trans » (p. 74). Transphobies directes et indirectes peuvent être de nature « relationnelle » (l'ensemble des interactions discriminantes vécues en société) mais aussi « institutionnelle » dans les limitations au changement d'état civil et au remboursement des soins.
Quelle que soit la nature de la discrimination, 85% des personnes trans déclarent en avoir été victimes au cours de leur vie, entraînant de graves troubles : dépression (pour 56,34% des victimes) et même tentative de suicide (18,31%). La reconnaissance par le droit français d'une transphobie pourtant généralisée ne s'accompagne pourtant pas d'une mise en justice massive des actes et paroles transphobes. En effet, 96% des personnes ayant subi ce type de discrimination ne porent pas plainte, ce qui montre à quel point, dans ce cas, « les instances de protection (police et justice) ne sont pas appréhendées comme telles » (p. 77).

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06Conclusion
Cet ouvrage constitue un apport majeur à l'étude des transidentités, champ en cours de construction. Il fait la somme des travaux sur la question, permettant ainsi de penser les transidentités contemporaines tout en y posant un regard fort d'une dimension historique minutieusement documentée.
La transidentité est abordée comme une question politique et sociale et c'est surtout l'ensemble des conceptualisations, médicalisations et reconnaissances juridiques à partir de la seconde moitié du XXe siècle qui intéresse Arnaud Alessandrin. Bien sûr, les non-congruences entre sexe assigné et genre ressenti ne se limitent pas à l'époque contemporaine. Mais, l'histoire que propose Arnaud Alessandrin est celle d'une « construction sociale » (p. 20).

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07Zone critique
En de nombreux aspects, Sociologie des transidentités peut apparaître comme une tentative de situer le champ des trans studies dans le paysage des sciences humaines et sociales.
Arnaud Alessandrin multiplie les pistes en ce sens. En premier lieu, l'intégralité du livre montre comment la question trans communique avec les gender studies (études de genre) soit que le genre apparaisse comme une clef essentielle pour penser les transidentités (aussi bien dans une perspective militante qu'universitaire) soit que l’étude de celles-ci se constitue en sous-catégorie, les trans studies, permettant de mener l'analyse des dimensions sociales du genre sur de nouveaux terrains.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Sociologie des transidentités, Paris, Le Cavalier Bleu, 2018.
Du même auteur – La Transidentité : du changement individuel au débat de société, L'Harmattan, 2011. – Avec Karine Espineira, Sociologie de la transphobie, MSHA, 2015.

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