
Sex friends
Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l’ère numérique
Description
Les relations sexuelles sont aujourd’hui plus que jamais libérées. De Meetic à Grindr ou Adopteunmec, les sites de rencontre ont bouleversé les codes de séduction traditionnels.
Avec un style bien à lui, Richard Mèmeteau décrypte ces nouvelles tendances amoureuses à la lumière de sa propre expérience.
Sommaire
01Introduction
Les facilités de rencontre offertes par les sites de drague en ligne ont révolutionné les pratiques amoureuses contemporaines. Elles ont démultiplié le potentiel de rencontres de chacun et ont, de ce fait, libéralisé l’accès à la sexualité. Propulsé par la révolution numérique, le papillonnage amoureux et sexuel semble devenir une norme au point d’affoler certains sociologues, qui pointent une ubérisation marchande du sexe et une démoralisation de nos liens les plus précieux.

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02Métamorphoses de la séduction
C’est à partir des années 1920, notamment sur les campus américains, qu’on assiste à une émancipation à l’égard des règles traditionnelles de la séduction.
La pratique du dating, rencontre amoureuse ou sexuelle libérée de toute convention, est vécue comme une libération par les jeunes étudiants. Elle s’accompagne néanmoins d’un renforcement de la domination masculine, par le fait que ce sont les garçons qui sont désormais à l’initiative des rendez-vous.
Ce processus amoureux instaure un déséquilibre entre les partenaires car il est gouverné par le « principe du moindre intérêt » : le moins intéressé des deux se retrouve en position de supériorité. Pour le sociologue Willard Waller, l’indépendance économique masculine et l’importance relative du mariage dans la réalisation sociale des hommes leur procurent un statut dominant dans la relation amoureuse libre.

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03Vers un capitalisme sexuel ?
Pour certains, les sites de rencontre sont le reflet du consumérisme ambiant, appliqué au sexe. Il faut dire que les applications de drague recourent à tous les ingrédients de la marchandisation. Comme les grandes surfaces, elles proposent une abondance de choix, en l’occurrence des centaines de profils parmi lesquels faire sa sélection.
Elles font également jouer le principe de concurrence entre les utilisateurs en fonction des préférences de chacun : les membres doivent savoir se vendre et se mettre en valeur par une photo et un profil attractifs, comme les produits dont on fait la promotion dans les hypermarchés. Enfin, les individus sont soumis à une « obsolescence programmée » : ils sont remplaçables et interchangeables.
L’approche algorithmique des sites de rencontre ne fait que renforcer cette impression. Les affinités entre les partenaires potentiels font l’objet de probabilités mathématiques, qui excluent toute interaction réelle et orientent l’internaute vers un panel ciblé de prétendants. Le problème réside dans le fait que les sites de rencontre n’ont aucun intérêt à voir leurs membres trouver le bonheur amoureux. En attribuant le profil parfaitement compatible à chacun d’eux, ils signeraient leur propre faillite. Pour pérenniser leur système et faire fructifier leur affaire, ils doivent au contraire exploiter nos échecs ou nos errements amoureux sur le long terme.

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04Les dérives des applications de drague
Les applications en ligne promettent une connexion tous azimuts, mais la plupart ciblent un public déterminé. Attractive World est destinée aux « célibataires exigeants », Growlr aux gays barbus, tandis que des applications comme CougarPourMoi.com, MetalHeart.fr ou Rencontre-Moche.com ne laissent aucun doute sur les personnes visées.
Ce ciblage marketing se trouve renforcé par le fait que les utilisateurs se dirigent instinctivement vers les profils correspondant à leur sphère sociale et répondant à leurs codes d’interaction amoureuse. Avec les sites de rencontres, l’auteur constate que la notion de communauté sexuelle a été dépossédée de sa force signifiante. Les réseaux constitués par les applications regroupent en effet des individus ne partageant pas une histoire collective commune, à l’inverse de la communauté gay des années 1980-1990 dont le combat a été porté sur la scène politique par des associations comme AIDES ou Act Up.

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05L’émergence d’une nouvelle éthique sexuelle
De nouveaux principes éthiques sont nés de la généralisation d’une sexualité multipartenaires. Dès les années 1920, E. Armand considère que le principe d’égalité doit être prédominant dans les relations amoureuses. Pour ce faire, il rejette ce qu’il nomme le « privilège de l’apparence » : la sélection par la beauté extérieure est à bannir car elle introduit le principe d’inégalité entre les partenaires potentiels. L’objectif doit être de dépasser les normes édictées par la société pour aller au-delà des apparences et construire une relation plus profonde à l’autre.
Dans les années 1990, Dossie Easton et Janet Hardy conceptualisent l’éthique sexuelle du polyamour, en prenant en compte les dangers de la contamination par les maladies sexuellement transmissibles. Elles prônent le fluid bonding, à savoir le fait de ne partager ses liquides corporels qu’avec un seul partenaire et de privilégier les rapports protégés avec les autres personnes.

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06Camaraderie amoureuse : quels principes ?
Richard Mèmeteau affiche un athéisme amoureux convaincu. Il dresse une critique de l’amour traditionnel dont il pointe les insuffisances et les contradictions. L’utopie amoureuse qui gouverne la plupart des sociétés ne peut que nous conduire au désespoir et à l’insatisfaction, dans la mesure où elle déprécie le réel et risque de le rendre sans saveur. Ce monde EMU (exclusif, monogame, ultime) est en outre un miroir aux alouettes. Il contient en lui-même sa propre négation puisque, pour l’atteindre et pouvoir en jouir, il faut en piétiner les valeurs fondamentales, comme la fidélité et l’attachement exclusif.
Ce n’est qu’en testant différents partenaires et en multipliant les rencontres que l’on peut parvenir à trouver son idéal amoureux, selon l’auteur. Enfin, l’amour n’est pas une passion morale. Il retire à tout individu sa liberté de choix, en le soumettant à la puissance du coup de foudre et du hasard. Surtout, il peut être profondément individualiste et possessif. Il peut en effet exister sans réciprocité et conduire l’amoureux à une quête égoïste et incessante de l’autre.

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07Conclusion
Le succès des applications de drague repose finalement sur un constat désabusé : l’amour est un mythe, la pulsion sexuelle une réalité biologique.

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08Zone critique
La révolution sexuelle contemporaine conduit les philosophes à se pencher sur ce phénomène. Des penseurs, comme Pascal Bruckner ou Olivia Gazalé, pointent le paradoxe que revêt la conception même de l’amour libre. Comment concilier en effet l’indépendance individuelle, érigée en valeur suprême, et la dépendance affective impliquée par l’idéal amoureux tant convoité ?
Plutôt qu’un tiraillement entre deux aspirations contraires, Alain Badiou voit surtout dans l’amour libre une forme de décadence sentimentale moderne. Pour lui, nous assistons à l’émergence d’une idéologie sécuritaire et pusillanime, qui distingue plaisir sexuel et attachement sentimental dans le but de se soustraire aux risques inhérents à l’amour. Afin de lutter contre la dépréciation dont il fait l’objet, il faut redonner à l’amour sa nature transcendante, en se libérant du déterminisme qui régit les applications de drague et en s’en remettant au hasard naturel des rencontres.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Richard Mèmeteau, Sex friends. Comment (bien) rater sa vie amoureuse à l’ère numérique, Paris, La Découverte, 2019.

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