
Se défendre
La légitime défense dans la philosophie
Description
À la croisée de l’histoire et de la philosophie, Se défendre retranscrit différentes expériences où le politique et le corporel se rencontrent. L’ouvrage d’Elsa Dorlin prend le rôle de l’archive, trace indélébile du lynchage d’une pluralité de vies.
Ici, ce n’est plus seulement le dominant qui aboie, c’est le dominé qui se bat. Œuvre pamphlétaire et porte-parole d’innombrables luttes, elle invite le lecteur à problématiser son être politique. C’est une pensée de l’intersectionnalité à partir de laquelle sexe, race et classe sont envisagés d’un point de vue pratique, lutte réelle et combative.
Sommaire
01Introduction
L’ouvrage d’Elsa Dorlin entre parfaitement en dialogue avec ceux de Frantz Fanon et de James Scott. En consacrant le cœur de sa réflexion à la violence, à cette articulation entre violence subie et autodéfense, elle rappelle ce point de vue très fanoniste d’une violence positivée, réappropriation de la brutalité vécue, premier facteur d’émancipation. Tout au long du livre, la présence de l’auteur martiniquais se fait sentir. La violence n’est pas une option, elle est impérative.
C’est par le biais de la défense qu’elle va se déployer. C’est là également qu’Elsa Dorlin s’inscrit dans la lignée des travaux de James Scott, qui étudie les pratiques de résistance des sujets dits subalternes sur le temps long de l’Histoire – depuis la période de l’esclavage jusqu’au contexte de la paysannerie malaisienne du XXe siècle.

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02État de nature et préservation de soi
Philosophiquement et historiquement, l’autodéfense comme préservation de soi apparaît comme originelle. L’histoire de la philosophie occidentale marque l’avènement progressif de la structure étatique moderne, notamment depuis les pensées contractualistes de Thomas Hobbes et de John Locke.
À partir d’un état de nature défini comme civilité en danger, l’idée d’autodéfense semble être prise comme caractéristique naturelle, manifestation première « d’un rapport à soi qui demeure immanent aux élans vitaux » (p. 87) et dont la conséquence logique serait la délégation des pouvoirs, puissance défensive. Or, pour John Locke, cette préservation de soi découle du fait d’être propriétaire de soi-même et d’être ainsi légitime à se défendre. Seulement, certains sujets ne sont pas considérés comme propriétaires d’eux-mêmes. C’est ici que sont posées les bases d’un droit différencié. D’un côté, individus libres et propriétaires d’eux-mêmes ayant, de fait, ce droit légitime d’autodéfense. De l’autre, individus qui ne s’appartiennent pas, n’ayant donc aucun droit, pas même celui de se défendre.

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03Une histoire de la défense
Pour dresser un portrait chronologique de l’édification de l’imaginaire raciste de la société nord-américaine, idéologie fonctionnant comme le poumon de ses institutions, il faudrait partir de l’exemple des frontiersmen. Agissant à la manière d’un mythe, l’histoire de ces hommes communément appelés « pionniers » pose les premiers jalons d’une longue épopée coloniale et raciale. Ces hommes, grâce à leurs armes, ont pu se défendre contre tous les dangers, repousser les frontières d’une Amérique conquérante et, par-là, ont permis la construction de villes nouvelles sur des territoires fraîchement colonisés et « civilisés ». Ils sont le début d’une histoire, celle d’une société qui tire ses racines de conquêtes, d’oppressions et d’humiliations, actions justifiées au nom d’un droit à se défendre et à préserver sa propriété.

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04Racisme et colonialité
Elsa Dorlin s’appuie par ailleurs sur l’exemple des vigilantes, sortes de milices s’autoproclamant justicières et aménageant l’autodéfense en une violence défensive s’exerçant à l’encontre de tous les indésirables – vagabonds, voleurs, violeurs ou autres bourreaux représentés par la figure afro-américaine.
2Au-delà de cette héroïsation blanche, qui participe à la montée d’une véritable « paranoïa blanche », ces groupes de justiciers (comités au sein desquels aucun avocat n’est autorisé, le jugement et la sentence infligés au condamné n’émanant que de la volonté des membres du groupe) sont les premiers témoins de la rationalisation de la gouvernementalité nord-américaine qui se construit par le biais de ces pratiques. « Le vigilantisme est devenu un modèle de citoyenneté – tout citoyen américain est un citoyen vigilant. Le justicier est le grand défenseur de la nation américaine, le héros toujours prêt à la défendre : la culture du vigilantisme alimente ainsi la trame narrative de la race blanche et l’actualise constamment » (p. 103).

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05Violence rêvée, vengeance fantasmée
Mais l’ouvrage ne se cantonne évidemment pas à une défense qui s’érigera en monopole étatique. Elsa Dorlin fait le parallèle entre deux types d’autodéfense qui constituent pourtant une même histoire. Seul le point de vue diffère. C’est donc au tour des opprimé.e.s de prendre la parole. Dans les pratiques de résistance évoquées par l’auteure, l’autodéfense signe le passage d’une conscience mutilée à une politisation des corps en colère. Et s’il fallait faire de ce réveil des corps un processus, il commencerait par les rêves ou les rites.
La tension contenue dans les muscles du colonisé ou de l’esclave, corps violentés, maintenus aphones, atteint un paroxysme tel que son (re)déploiement n’est plus négociable. Seulement, ce geste de défense qui rattache la conscience au corps, est le fruit d’un cheminement qui prend naissance dans des espaces tout à fait singuliers. Elsa Dorlin redonne ici un label défensif à ce qui s’apparentait auparavant à de la servitude. En s’insérant par exemple dans un temps onirique, on découvre des indigènes qui se révoltent, rêvent de mouvement et de vengeance. C’est ici que débute cette réappropriation de la violence subie.

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06Féminisme et résistance
Rapporté au contexte féminin (féministe), ces instincts de fuite, d’esquive ou de déni apparaissent sous un jour combattif. Il ne s’agit plus de passivité ou de faiblesse mais de résistance. Elsa Dorlin décerne à ces pratiques un label d’autodéfense et les considère comme des techniques de « combat réel » visant à la survie d’un corps en défense. C’est au travers de tous ces gestes que les sujets (re)prennent vie, que la conscience redécouvre le corps qu’elle habite, que le politique retrouve ses esprits. Et c’est une fois que la rage atteint le corps que le sujet se réalise. Il passe alors de la tactique à la stratégie, un point où « la violence subie ne peut que devenir une violence agie ».
À la critique de la société coloniale et raciste s’ajoute celle de l’État patriarcal. Les différentes formes – et cibles – de la domination se révèlent donc intimement liées, leurs causes étant le fait d’un seul et même phénomène : appareil étatique capitaliste bâti sur une idéologie blanche, masculine et bourgeoise. Or, à travers ces gestes autodéfensifs –ces « éthiques martiales de soi », pour reprendre la formule de l’auteure, car il ne s’agit pas seulement de combat mais de style de vie, manière d’être et de vivre le monde –, c’est l’intégralité de la structure qui est attaquée. Les exemples des amazones, des suffragistes ou des Black Panthers en sont la démonstration.

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07Conclusion
L’autodéfense, sous les mots d’Elsa Dorlin, se révèle être une éthique de vie, s’insérant dans une temporalité quotidienne. Si elle ne devient effectivement pas un mode de vie, mené aussi à l’intérieur des espaces intimes, la lutte ne saurait être émancipatrice.
En témoignant de l’imbrication structurelle des opérations de domination, critique d’un système raciste et sexiste fonctionnant sur la base d’une division sexuelle et raciale du travail productif, c’est tout l’appareil capitaliste qui est touché.

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08Zone critique
Bien que l’hétérogénéité des contextes d’autodéfense subalternes – luttes africaines-américaines, féministes, gay, colonisé.e.s, esclaves – témoigne de la richesse de l’ouvrage, sa mise en parallèle constante avec les expériences de la violence défensive des hégémonies dominantes perd parfois le lecteur face à ce qui constitue pourtant le cœur de cette histoire : les pratiques défensives. Comprenant que chaque forme de résistance – corporelle, psychologique ou spirituelle – alimente en définitive la puissance des pouvoirs capitaliste, racial et patriarcal, le lecteur peut s’évertuer à interroger les bénéfices de ces pratiques.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2017.
De la même auteure – La matrice de la race, Paris, La Découverte, 2009. – Sexe, genre et sexualités, Paris, Presses Universitaires de France, 2008.

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