
Repenser l’impôt
Et si au lieu de payer l’impôt à l’État, on était libre de le verser la contribution de son choix ?
Description
Que se passerait-il si chaque citoyen, au lieu d’être forcé à payer l’impôt pour financer l’État, était libre de verser la contribution de son choix ? Le don volontaire remplacerait alors le prélèvement obligatoire. Tel est le renversement mental que Peter Sloterdijk propose dans cet ouvrage. Repenser l’impôt ne se présente pas comme un essai classique : il se compose d’un avant-propos général et d’une série d’entretiens publiés dans différents titres de presse. Le philosophe allemand y prend position face à l’actualité.
Tous ces entretiens ont paru dans la foulée de la crise financière de 2008 et montrent une tentative de comprendre les bouleversements économiques et politiques alors à l’œuvre. Plus de dix ans après sa publication en allemand, ce recueil de textes n’a rien perdu de sa vigueur et de sa radicalité. L’auteur, qui assume son héritage intellectuel social-démocrate, invite à repenser les fondements de notre modèle social.
Sommaire
01Introduction
Avec Repenser l’impôt, Peter Sloterdijk avance une thèse radicale : dans une société démocratique, les impôts provenant des prélèvements obligatoires devraient être transformés en dons financiers volontaires à la collectivité, dont les montants pourraient être progressifs relativement à la richesse des contribuables.
Cette thèse va à contre-courant de la tendance que suivent les États fiscaux dans le monde développé, où ils interviennent dans tous les aspects de nos vies, au point de susciter la résignation des citoyens. Tous les prétextes semblent bons pour justifier de nouvelles interventions, et donc de nouveaux impôts. Il ne s’agit pas pour l’auteur de nier que l’État a besoin d’un trésor pour fonctionner, mais de constater que ce trésor n’a jamais cessé de croître. L’État prend parce qu’il doit exister et parce qu’il cherche à croître.
Divers systèmes de justifications permettent d’expliquer cette tendance de fond. Le premier renvoie à la tradition du pillage, auquel la puissance publique s’est longtemps adonnée. Naturellement, cette pratique ne s’avère populaire que lorsque les pillages s’exercent au-delà des frontières nationales ; or un État démocratique ne peut pas piller à l’extérieur, et doit donc prélever ses propres citoyens jusqu’au maximum supportable par eux. Le deuxième système de justifications renvoie à la tradition autoritaire des impôts, perçus comme une marque de la domination d’un souverain sur une population donnée. Le troisième relève d’une logique de « contre-expropriation » : née au sein de la gauche contestataire, voire révolutionnaire, la contre-expropriation vise à prélever les richesses des propriétaires dont on considère qu’ils ont eux-mêmes exproprié de leur travail les prolétaires – interrogeant ainsi les fondements de la propriété en tant que telle.

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02La crise financière de 2008 a ébranlé notre système de valeurs
La crise de 2008 a ébranlé l’économie mondiale par un choc financier d’une rare violence. Pourtant, le terme de « crise » pourrait ne pas être le plus adapté aux bouleversements qui ont suivi septembre 2008. Car d’une crise, soit on sort vainqueur, soit on en meurt. Et force est de constater que notre économie n’est pas morte, mais qu’elle est rentrée dans une phase de soins palliatifs. Pour Sloterdijk, la crise de 2008 n’est donc pas la pire du capitalisme.
Elle a cependant révélé les limites de la politique des taux bas pratiquée par les Banques centrales, ainsi que le rôle déterminant de celles-ci dans le financement de l’économie. Le choix de plus grandes facilités monétaires pourrait en effet s’avérer contre-productif : contrairement à ce que s’imaginent les technocrates, on ne compense pas la perte de confiance en l’économie par de l’argent fictif. Pire : ce choix pourrait contribuer à diluer les valeurs morales en brouillant la notion de valeur, pourtant cruciale pour le bon fonctionnement de l’économie.

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03La crise n’a pas conduit à remettre en cause l’État social
Le secours apporté par les États et les Banques centrales après la crise de 2008 a donc essentiellement consisté à injecter massivement des liquidités sur les marchés financiers afin de contenir l’inflation. Le choc de 2008 a montré que lorsque la faillite globale menace, c’est à l’État que l’on fait appel pour éviter l’effondrement du système. Il ne s’agit pas de lui donner satisfecit, lui qui prenait déjà beaucoup sans prémunir la société contre une crise d’une telle ampleur, mais de constater que l’on se tourne vers la puissance publique plutôt que vers les acteurs privés quand les temps sont rudes.
La crise a donné prise à toutes les critiques du capitalisme et de la mondialisation, qui font du profit financier la source de tous les problèmes sociaux. Ces critiques ont en outre trouvé des échos favorables dans une Allemagne toujours encline, depuis 1945, à écouter les discours des perdants. Et pour cause : depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne a été perdante au plan politique, mais victorieuse au plan économique. C’est dans ce contexte que l’État-providence s’est construit, en Allemagne comme dans le reste du monde développé. Les nations sont entrées dans des zones de confort où les citoyens à la fois s’attachent à leur bien-être matériel et s’insurgent contre le système économique et politique qui le leur permet et en garantit la pérennité.

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04Cette crise a révélé notre frivolité morale
Bien sûr, la mondialisation capitaliste ne s’est pas faite sans douleur ni prise de risques. Pendant longtemps, la naissance de l’économie globale a correspondu avec l’essor du transport maritime, où le naufrage des navires symbolisait la destruction pure et simple du capital. Dans une économie mondialisée et financiarisée, une telle destruction est purement financière – c’est ce que l’on a constaté lors de la crise des subprimes en 2008.
Pourtant, le phénomène demeure identique au plan économique, et frappe d’une ampleur largement supérieure dans le cas d’une crise financière et systémique. Des voix s’étaient pourtant élevées pour alerter sur la situation, mais elles ont été ignorées. Cette attitude a révélé la frivolité des citoyens et démontré leur irrationalité. Il n’en a guère fallu davantage pour revaloriser, en creux, le rôle de la puissance publique.

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05Cette frivolité conduit à accepter l’inversion du rapport d’exploitation
Or force est de constater que, dans cette configuration, le discours marxiste d’inspiration rousseauiste consistant à contester le bien-fondé de la propriété n’aide pas. Non pas qu’il soit parfaitement infondé – Sloterdijk admet que le capitalisme naît de l’affirmation arbitraire, mais fondée au plan juridique, d’un égo capricieux qui ne dit rien d’autre que : « ceci est à moi ». Cependant, le discours marxiste a, tout au long du XXe siècle, opposé à ce discours fondé sur l’arbitraire un contre-discours tout aussi arbitraire. C’est la logique du contre-vol, seul à même de compenser le vol originel que représente la propriété.
Cette logique de contre-vol passe soit par une version violente, où la révolution exproprie purement et simplement les capitalistes, soit par une version adoucie, où le modèle social prélève régulièrement la classe bourgeoise d’une part importante de ses richesses. Ainsi le matérialisme dialectique a-t-il occulté la réalité de l’antagonisme entre dette et crédit, entre débiteurs et créditeurs, qui se trouve au fondement de toute économie.

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06Une expérience de pensée s’impose
L’auteur s’oppose à la « théorie critique » dont Jürgen Habermas est en Allemagne la figure de proue. Plutôt que de s’acharner à adapter le discours marxiste à la réalité, Sloterdijk en prend le contre-pied de façon radicale. Il entend en effet redonner au contribuable sa fierté en changeant l’image qu’il a de lui-même, notamment dans son rapport de dépendance vis-à-vis de l’État. Car ce dernier ne tire sa puissance que de la fiscalité obligatoire qu’il prélève sur le contribuable. Les citoyens ne doivent donc plus se considérer comme des débiteurs vis-à-vis de l’État, mais comme des donateurs. L’objectif est de faire émerger, en célébrant les vertus qui donnent, une société de compétition entre donateurs fiers de financer la chose publique.
Une expérience de pensée s’impose alors : et si l’on passait d’un système fiscal fondé sur la contrainte à un système fondé sur le volontariat ? Cette opération mentale nous oblige à considérer ce qu’il adviendrait si les citoyens cessaient d’être les sujets de l’État fiscal. La culture socialiste comme la culture autoritaire empêchent, à gauche comme à droite, de remettre en question la légitimité des prélèvements obligatoires. Sloterdijk nous invite à rompre avec l’idée que le don ne se trouve pas au cœur de l’économie. Les États-Unis s’avèrent à cet égard une source d’inspiration : il n’y existe pas de lien culturel entre réussite personnelle et dette vis-à-vis de la société. Ce modèle est le seul qui puisse nous permettre de ne pas considérer l’impôt comme une amende à la réussite.

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07Pour changer de société, un changement de modèle fiscal s’impose
Au reste, les capitalistes sont, selon Sloterdijk, condamnés à la philanthropie. Et pour cause : leur richesse les embarrasse au plan moral. Telle est la condition des bourgeois depuis des siècles, dont la notion calviniste de « prédestination » a jeté les bases. Pourtant, les capitalistes se trouvent aujourd’hui dans une situation de spoliation puisqu’ils n’ont plus la possibilité de contribuer à l’intérêt général par le geste du don.
Or il en va de la capacité des humains à coopérer au sein de la société, dont les humains – bourgeois inclus – éprouvent intensément le besoin. C’est devenu impossible dans une société où une part importante de la société a le sentiment d’être dépouillée par la puissance publique. Il faut leur faire entendre qu’ils ont raison.

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08Conclusion
Malgré le constat assez sévère que Sloterdijk dresse de la situation, il dégage un horizon d’utopie pour la collectivité : que chacun fasse ce qui est en ce pouvoir pour éviter la faillite de l’État. Au-delà des apparences, cet horizon de projection n’a rien de négatif. Il se fonde sur le geste du don qui, comme Marcel Mauss puis Jacques Derrida l’ont très bien montré, enclenche en retour une dynamique positive de dons.

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09Zone critique
Sans doute les réflexions de Sloterdijk dérangent-elles. Elles nous forcent à interroger des affirmations que nous avons pour habitude d’accepter sans broncher, et même à contester des injonctions auxquelles nous avons pour habitude d’obéir. Bien sûr, le décalage est grand entre l’ambition économique et politique du bouleversement fiscal proposé par l’auteur de Repenser l’impôt, d’une part, et l’absence criante d’une méthode qui permettrait d’envisager ce bouleversement de façon concrète, d’autre part.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Repenser l'impôt. Pour une éthique du don démocratique, Paris, Libella-Maren Sell, 2012.
Du même auteur – Critique de la raison cynique, Paris, Christian Bourgois, 2000 [1983]. – La Domestication de l’Être : Pour un éclaircissement de la clairière, Paris, Mille et une nuits, 2000. – Colère et temps, Paris, Éditions Fayard, coll. « Pluriel », 2011 [2007]. – Après nous le déluge. Les Temps modernes comme expérience antigénéalogique, Paris, Payot, coll. « Essais Payot », 2016.

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