
Reflets dans un œil d'homme
Dénoncer l’égalité entre les sexes
Description
Dans Reflets dans un œil d’homme, Nancy Huston s’appuie sur la biologie et les recherches menées par les évolutionnistes pour dénoncer l’égalité entre les sexes.
Selon elle, ce postulat est biaisé par des désirs masculins et féminins diamétralement opposés, principalement régis par les lois naturelles de la fécondation. Ce texte traite autant de la beauté féminine que de son aliénation au cœur d’un système pensé, la plupart du temps, contre elle. Mêlant ses expériences personnelles à une réflexion aiguë sur la construction de l’individu, Nancy Huston développe en creux les spécificités du regard contemporain.
Sommaire
01Introduction
Dans son avant-propos Belle comme une image, Nancy Huston reprend le paradigme suivant : « Des yeux masculins regardent un corps féminin ». Elle y expose que les répercussions de ce regard sont « partout, incalculables et sous-estimés ». Partant de ce principe de contemplation qui peut être admiration ou haine atavique, elle énumère les différentes formes que prend ce regard qu’il soit familial, artistique, amoureux, pornographique, prostitutionnel …
Selon elle, ce regard est « en-soi » une inégalité puisqu’il fige la femme dans une mise en scène destinée aux fantasmes masculins. Pourtant, ce regard est partout et provoque le désir qui entraîne la reproduction de l’espèce.

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02Un brûlot contre la théorie du genre
L’un des premiers points auquel s’attache Nancy Huston est de déconstruire la séparation du corps et de l’esprit, dénoncée ici comme une vaste hypocrisie érigée en précepte par le monde contemporain. Remontant jusqu’à Homo Sapiens, elle rappelle que le mâle contemple le sexe opposé, car il est promesse de reproduction et donc de pérennité des gènes. Il y aurait donc une complaisance dans ce regard pour l’un et l’autre des parties car il prépare à la fécondation. Ici, le désir est issu de la nature. Il a pour fonction première de faire perdurer l’espèce.
Comme le souligne Huston, chez les primates, « l’anatomie c’est le destin » (p. 19). Et les désirs du corps sont intrinsèquement liés à ceux de l’esprit. Aucun jeu culturel, donc, mais une nécessité reproductrice issue de la différence des sexes.

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03La question des rôles sexuels
Cette question du lien prégnant entre désir (pour l’homme) et beauté (pour la femme) est ici mise à jour avec la question des rôles sexuels attribués aux uns et aux autres. Si l’espèce humaine tente de se libérer de l’idée de Nature, elle est rapidement rattrapée par la codification et les règles qui régissent le rapport hommes-femmes au sein de la société.
Ainsi, malgré une pensée « unisexe » de plus en plus de mise aujourd’hui, on valorisera chez l’homme un comportement pulsionnel et viril qui sera encouragé par le visionnage de films pornographiques, d’action, de violence mettant en valeur sa structure dominante. Les attentes de la femme (et bientôt ses angoisses) seront reprises par les industries de la mode et de la cosmétique, qui lui dicteront la nouvelle modélisation d’un corps faisant écho aux fantasmes masculins cités plus haut.

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04Les aléas de l’image dans le monde industriel
L’égalité des sexes perd toute légitimité aux yeux de l’auteure lorsqu’elle aborde les différentes industries à l’origine de la fabrication de la beauté.
Pour l’un et pour l’autre des sexes, le rapport à la séduction n’a alors plus rien de naturel, mais est soumis à des contraintes culturelles, sociales, marketing. Il s’agira alors de valoriser aux yeux des femmes le culte de la minceur, de la jeunesse, d’une beauté dite « stérile », tandis qu’on poussera les hommes vers une appétence pour des corps sexués, encore et toujours promesse de reproduction (mais stérile) via la pornographie, la prostitution...
Ces représentations divergentes et contradictoires poussent les femmes à s’obséder pour une beauté atemporelle – et qui leur échappera toujours – tandis que les hommes sont confortés dans leur rapport sexualisé au corps féminin ; ce que Nancy Huston appelle le paradoxe de « La mannequin et la putain » (p.158). Les femmes posent alors un regard déformé sur leurs propres corps, provoqué par les images ressassées d’autres femmes plus belles, plus jeunes, plus « conformes » à des fantasmes masculins et qui leurs échappent.

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05Études de cas : La femme auteure et autres femmes célèbres
Nancy Huston connaît les paradoxes qui infléchissent le jugement féminin et se met en scène dans cette confrontation entre « raison » et « séduction ». Elle est la femme qui pense, mais qui se sait aussi dépendante du regard de l’autre. Elle révèle cette contradiction en revenant sur les événements-clefs de son propre développement : de la petite fille qui s’observe dans la glace, à l’adolescente qui se maquille dans les toilettes du lycée, jusqu’à la jeune femme qui pose nue pour des peintres, puis qui intègre le MLF, elle est cette femme multiple, contradictoire, en crise avec elle-même et avec les autres. Mais quelle partition jouer lorsque l’on se sait belle ?
Les femmes citées dans son ouvrage sont autant d’exemples d’une beauté qui tente de se rendre utile (en devenant modèles, actrices... des objets de désirs) et qui seront, le plus souvent, sacrifiées à d’autres causes que les leurs.
Qu’il s’agisse de Maryline Monroe, de Jean Seberg, Anaïs Nin, Lee Miller, le regard que l’on pose sur elles dès la petite enfance conditionne le cours de leurs destins. Ici, le regard n’est plus une affaire de marketing, mais de troubles pathologiques (absence du regard pendant l’enfance/regard incestueux/ regard de l’amant maltraitant…) Il appartient à la sphère de l’intime et marque durablement des destinées tiraillées entre « individualité » et « féminin générique ».

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06La question du reflet, une histoire de paradoxe ?
Comment sortir de ce paradoxe où la femme est la première à se contraindre et à se voir contrainte ? Selon Nancy Huston, la scène originelle est celle du miroir. Elle parle alors du dédoublement qui se produit chez la petite fille qui passe du plaisir à se regarder sans arrière-pensée à celle d'une incessante vérification de son reflet, dans l'espoir de plaire.
La construction du regard féminin commence donc très tôt, dans les allers-venues qu'elle effectue avec son éducation, sa famille, son entourage proche et puis plus tard la presse féminine, les récits genrés qui l'inventeront en princesse avant qu'elle choisisse le métier qu'elle souhaiterait faire plus tard. Le regard masculin arrive rapidement et Nancy Huston n'hésite pas à parler en premier lieu du regard paternel et de citer cette expression anglaise : « À l'époque, tu n'étais même pas une lueur dans l'œil de ton père. » (p. 9)

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07Conclusion
Si l’ouvrage de Nancy Huston s’ancre dans une littérature dite féministe, son désir de bouleverser les codes de ladite domination masculine ouvre d’autres portes à une pensée souvent sclérosée par des préjugés d’ordre langagier. Le premier étant de comprendre à quel imaginaire se réfère-t-on lorsque l’on parle du féminisme aujourd’hui.
N’hésitant pas à interviewer des hommes de son entourage, elle leur laisse la part belle pour s’exprimer, intervenir au cœur d’une recherche insistant parfois (trop souvent ?) sur l’agressivité masculine et son désir de punir le corps qui lui a donné la vie. Ici, l’homme est clairement l’objet d’une instrumentalisation contre l’émancipation féminine qu’il maltraite au lieu de l’accepter. Nous avons besoin d’entendre ces voix masculines parlant avec lucidité d’art, de culture ou encore de pornographie pour comprendre que la colère de l’auteure est nourrie par la nécessité de faire entendre les paradoxes d’une société qui se pense au-dessus des lois de la nature et qui ne cesse d’y revenir pour systématiser le schéma de la relation homme-femme.

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08Zone critique
Le livre de Nancy Huston botte en touche par la spontanéité avec laquelle elle s’adresse à son lectorat. L’écriture est directe, sans fioriture, parfois à la limite du coup de poing. Il y a, pour elle, une urgence à ouvrir les yeux pour ne pas se diriger « à travers la dénégation de la différence des sexes, la commercialisation éhontée de la séduction, la banalisation absolue de la pornographie, vers la mort du désir. » (p. 194)
Écrit en 2012, cet ouvrage trouve un écho d’autant plus intéressant aujourd’hui avec la libération de la parole provoquée par l’affaire Weinstein. Questionnant les multiples facettes du regard, elle propose à son lectorat une certaine forme de lucidité, pour comprendre et accepter les différences entre les deux sexes. Tout autant apprécié que décrié, ce texte illustre la rupture encore prégnante au sein des mentalités sur la signification d’une libération du féminin.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Reflets dans un œil d'homme, Arles, Acte Sud/ Léméac, coll. « Domaine Français », 2012.
De la même auteure
– Mosaïque de la pornographie, Paris, éditions Payot et Rivages, Paris, 2007 [1982]. – Sois belle (suivi de Sois fort), Paris, éditions Parole, 2016.

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