
Qui gouverne le monde ?
Analyse des enjeux géopolitiques
Description
"Qui gouverne le monde ?" de Bertrand Badie et Dominique Vidal analyse les grands mécanismes du pouvoir dans le monde contemporain, marqué par de profonds bouleversements géopolitiques. Les auteurs placent au cœur de leur réflexion cinq paramètres clés du système mondial : la tradition, le religieux, les institutions étatiques, l'économie et la mondialisation.
Ils montrent que les États ne sont plus les seuls acteurs à prétendre dominer le monde. Avec la mondialisation, les firmes multinationales et les réseaux défient de plus en plus les souverainetés étatiques, engendrant une apparente fragmentation du pouvoir et des interdépendances complexes. L'ouvrage propose de nouvelles perspectives pour comprendre qui gouverne le monde aujourd'hui, au-delà d'une vision occidentalo-centrée.
Il analyse les différents modes d'exercice du pouvoir, dans un contexte marqué par la mobilité, les bouleversements sociaux et de nouvelles formes de dépendance.
Sommaire
01Introduction
Le thème choisi pour l’édition 2017 de l’État du monde « Qui gouverne le monde ? » provoque le débat, comme en témoigne la multiplication des théories « complotistes » au fil de la dernière décennie.
Dans cet ouvrage, les auteurs mènent leur réflexion à partir du paradoxe suivant : en raison de la mondialisation, les individus sont de plus en plus interdépendants au sein d’une société globale de plus en plus unifiée. La révolution des technologies de l’information et de la communication (NTIC) a décuplé la vitesse du processus de mondialisation en mettant en réseau les acteurs économiques, au-delà des frontières traditionnelles (p. 85). Cependant, au vu de cette fulgurante transformation, alors que l’on aurait pu croire en l’avènement prochain d’un gouvernement à l’échelle planétaire, force est de constater que se développent plusieurs pouvoirs éclatés. C’est ainsi que plus nous entrons dans la mondialisation plus le pouvoir se complexifie et qu’il devient par conséquent extrêmement difficile d’en discerner les contours exacts.

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02Discerner les sources du pouvoir au sein du système international
Pour Bertrand Badie, le pouvoir est par essence « d’autant plus efficace qu’il est caché, invisible même, donc rebelle à l’analyse » (p. 12). Afin d’en connaître les sources, il s’attèle à la difficile tâche de discerner les paramètres du système international susceptibles de générer du pouvoir à savoir, la tradition, le sacré et le religieux, l’État, l’économie et la mondialisation. Ce faisant, il s’interroge sur la nature de l’exercice du pouvoir dans le monde de l’après-guerre froide.
Gouverner, conclut-il en se référant aux notions développées dans les années 1990 par le politologue américain, Joseph Nye, consiste à associer l’exercice de la force militaire - le hard power - et le soft power, qui favorise par des moyens autres que militaires, l’expansion de l’influence d’une puissance. S’y ajoute le smart power ou pouvoir intelligent comme l’a théorisé la diplomate américaine Suzanne Nossel dans les années 2000. Il s’agit là de trouver la combinaison optimale parmi les outils diplomatiques, économiques, militaires, politiques, juridiques et culturels.

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03Le triomphe du néo-libéralisme
L’article particulièrement intéressant de Dominique Pilhon intitulé « Quel pouvoir à l’ère de la mondialisation ? » (p. 27) a le mérite de poser les bases de la réflexion générale autour de ce thème. Faute de gouvernement mondial institué et légitime, explique-t-il, le monde se trouve de facto pour l’heure dans une situation de gouvernance mondiale non reconnue mais réelle. Ce concept correspond à « la conception néo-libérale de l’exercice du pouvoir, fondée sur la concurrence entre les différentes catégories d’acteurs, rejetant la suprématie des autorités publiques et impliquant la mise en œuvre d’une grande variété d’instruments de régulation » (p. 85).
L’ouverture des frontières et la libre circulation du capital ont affaibli le pouvoir des acteurs traditionnels des relations internationales que sont les États. Par ailleurs, la mondialisation est en train de bouleverser la hiérarchie de ces mêmes États en favorisant l’ascension des pays émergents. Le cercle des États participant à la gouvernance mondiale s’est par conséquent élargi et les principaux pays industriels qui, sous l’égide des États-Unis, fixent les règles de la mondialisation, sont menacés dans leur position par les nouveaux venus.

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04Une hégémonie occidentale imparfaite
Jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, un « cercle géopolitique de domination » adossé au bloc euro-nord-américain qui avait remporté la victoire de la guerre froide sembla, dans un premier temps, concentrer l’essentiel des pouvoirs de la gouvernance. Ce cercle s’imposa et tendit à régenter le monde issu de l’effondrement du communisme à tel point que « les choix occidentaux devenaient des devoirs collectifs » et que la géopolitique était inévitablement occidentalo-centrée (p. 21).

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05Déjouer les théories du complot
Les chapitres consacrés aux « charmes « discrets » de l’influence » (p. 106), au « pouvoir en « réseaux » » (p. 117), ainsi qu’aux « grands cercles de sociabilité des élites mondiales » (p. 186) confirment le caractère énigmatique du pouvoir au sein d’un monde globalisé et l’importance du soft power.
À titre d’exemple, les « clubs » et « cercles » combinent, selon les sociologues Bruno Cousin et Sébastien Chauvin, la cooptation collective de chacun des membres et l’égalité formelle entre ces derniers. Cette forme de « sociabilité élitaire » s’est désormais étendue à l’échelle planétaire. Cet état de fait - de par le sentiment d’exclusion qu’il génère inévitablement chez les non-participants à ces « institutions de sociabilité » — va susciter le surgissement d’une mode dite « complotiste ». Celle-ci a tendance à générer une spirale négative qui consiste à dénoncer et à stigmatiser de supposées formes de malveillance de la part d’un ennemi tapi dans l’ombre. Comme aime à le répéter Bertrand Badie, dans le domaine politique comme dans le domaine social, « c’est le perçu qui compte, c’est la manière dont on se perçoit, dont on se voit ».

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06Conclusion
Un autre aspect permet de cerner l’approche retenue par Bertrand Badie dans la direction de cet ouvrage : à l’instar du sociologue, Émile Durkheim, qu’il considère comme son maître à penser, il s’attache à la notion centrale de pathologie sociale. Le désordre mondial est le fruit de l’accumulation des souffrances humaines. « Être spécialiste de relations internationales, c’est être spécialiste des souffrances humaines », a-t-il déclaré. À travers son œuvre, il entend ainsi démontrer que les inégalités de tous ordres et les traitements discriminatoires sont générateurs des sentiments d’humiliation et de frustration, qui conduisent à l’instabilité, à la révolte et finalement à la guerre.

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07Zone critique
Cet ouvrage s’inscrit dans le courant développé par le politologue Stanley Hoffmann, promoteur de l’idée d’une géopolitique des passions puis par Dominique Moïsi, auteur de La Géopolitique de l’émotion.
Le dernier chapitre consacré à « l’aspiration à une démocratie « réelle » à l’épreuve de la représentation » ouvre le champ à une réflexion plus approfondie sur la défiance actuelle des peuples vis-à-vis des institutions existantes débouchant sans surprise sur la recherche d’un leader charismatique qui s’avère systématiquement être un trublion de la mondialisation.
La richesse incontestable de cet ouvrage résulte de la qualité des articles qui le composent. La cartographie ainsi que le chapitre de Pierre Grosser consacré aux lectures de l’année constituent un apport appréciable. Cependant, le lecteur appréciera d’autant plus l’introduction rédigée par Bertrand Badie et le premier chapitre de Dominique Vidal sur les théories du complot, car ces deux textes confèrent une cohérence à cette œuvre collective, qui, au premier regard, pourrait paraître hétéroclite.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé — Qui Gouverne le monde ? L’État du monde 2017, Paris, La Découverte, 2017.
Du même auteur — L'Hégémonie contestée. Les nouvelles formes de domination internationale, Paris, Odile Jacob, 2019. — Quand le Sud réinvente le monde. Essai sur la puissance de la faiblesse, Paris, La Découverte, 2018. — Nous ne sommes plus seuls au monde, Paris, La Découverte, 2016. — Vers un monde néo-national ? (avec Michel Foucher), CNRS éditions, 2017. — Le Temps des humiliés, Pathologie des relations internationales, Paris, Odile Jacob, 2014. — La Diplomatie de connivence. Les dérives oligarchiques du système international, Paris, La Découverte, 2011.

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