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Couverture de 'Quest ce que la justice sociale'

Qu’est-ce que la justice sociale ?

Nancy Fraser

Comprendre et lutter contre les inégalités

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Description

Depuis plusieurs décennies, les manifestations politiques ne sont plus l’exclusivité des seuls travailleurs. « Marche des Beurs », Gay Pride, Black Lives Matter… les rues ont été investies par des groupes dont les pancartes portent haut de nouvelles revendications. Les demandes de justice économique sont couplées à des demandes de reconnaissance des modes de vie, des cultures et des identités collectives.

Cet ouvrage de Nancy Fraser ouvre la voie à une analyse de ces nouveaux mouvements sociaux, de leurs stratégies et de leurs objectifs.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Depuis la fin du XXe siècle, des « luttes pour la reconnaissance » sont organisées de la part de groupes sociaux dévalorisés sur le plan du genre, de l’ethnicité, de la « race » ou encore de la sexualité… de sorte que le conflit politique n’est plus là où on l’attend. Dans ce monde dit « postsocialiste », les revendications d’égalité financière sont concurrencées, sinon remplacées, par des appels à pouvoir vivre sa vie comme on l’entend.

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02

Une nouvelle vision de la justice

Quelles inégalités concrètes sont à la base des rapports sociaux inégalitaires ? Depuis Karl Marx, les sciences humaines et sociales tendent à penser la société comme organisée en classes sociales qui défendent toutes des intérêts contradictoires (les intérêts du patron sont en contradiction avec ceux de l’ouvrier).

Cette révolution de la pensée a placé la justice économique et les questions de redistribution financière au cœur des luttes sociales : les mouvements ouvriers et féministes, notamment, ont longtemps œuvré pour une meilleure répartition des richesses. Cette pensée, qualifiée de « matérialiste », elle considère qu’à la source de toutes les injustices sociales, il y a les conditions matérielles d’existence (nos finances, nos avoirs, nos propriétés).

Néanmoins, d’autres problèmes, non économiques ceux-là, touchent à la justice sociale, et questionnent le fonctionnement de nos sociétés : la reconnaissance des modes de vie constitue aussi un enjeu majeur, et cette reconnaissance sociale ne peut pas toujours être obtenue par la voie économique.

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03

De nouvelles pro­po­si­tions pour penser l’espace public

Avec cet ouvrage, Nancy Fraser poursuit la réflexion amorcée dans les années 1960 par le philosophe critique, Jürgen Habermas. Celui-ci défendait une démocratie organisée autour d’espaces publics, c’est-à-dire des champs du social intermédiaires entre les citoyens et les institutions (journaux, salons, cafés, etc.).

L’espace public devait, pour Habermas, être libre de toute effusion émotionnelle : les citoyens étant priés, pour discuter de l’intérêt commun, de s’affranchir temporairement de leurs émotions, de leurs affects, de leurs intérêts personnels et de leurs visions privées. De la sorte, les groupes sociaux sont censés discuter rationnellement de leurs espaces de vie commune et parvenir, ensemble, à des consensus logiques sur les décisions à prendre en démocratie.

La réalité est toute autre. S’affranchir de ses sentiments est un luxe réservé à une certaine catégorie de la population, qui n’a pas à exprimer ses insatisfactions, ses oppressions, ses injustices par le biais d’émotions rendues publiques. Aussi bien intentionnée soit-elle, la vision de Jürgen Habermas est profondément bourgeoise selon Nancy Fraser, car elle n’intègre en son sein que des formats politiques historiquement développés par les plus favorisés : la colère n’est certes pas idéale, mais, en pratique, elle est souvent le seul recours de groupes qui ne sont pas écoutés.

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04

Causes, consé­quences et solutions de l’injustice sociale

Les inégalités économiques produisent richesse d’un côté et pauvreté de l’autre, et les conséquences de l’une comme de l’autre sont à la fois visibles et comprises : exploitation, marginalisation, dénuement. Pourtant, historiquement, la visibilité et la reconnaissance de la pauvreté n’avaient rien d’évident.

Elles étaient le fruit de luttes ouvrières ayant interpellé la société à partir des usines, des rues, des syndicats… pour se faire entendre jusque dans les hautes sphères de la démocratie comme les Parlements. Par ailleurs, les solutions étaient aussi identifiées, même si elles peinaient à se mettre en place : elles relevaient de la restructuration économique. Il s’agissait de redistribuer les richesses en repensant les salaires, de réorganiser les accès au travail, de repenser le temps passé au travail, de refonder les institutions économiques.

La reconnaissance sociale qui occupe le devant de la scène depuis presque un siècle entend suivre le même chemin. Elle éclaire les effets sur les individus de la discrimination culturelle. L’injustice culturelle a pour fondements les injures, le mépris, mais aussi la restriction des droits communs et le déni de protections sociales.

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05

Quelles stratégies pour re­dis­tri­buer les richesses et reconnaître les identités ?

Au sein de ces grands ensembles de redistribution et de reconnaissance, deux grandes stratégies sont habituellement mobilisées par les États pour pallier les injustices.

Certaines sont transformatrices et d’autres correctrices. Les premières visent à restructurer les causes profondes des injustices tandis que les secondes se concentrent sur l’amoindrissement des résultats de l’injustice. Pour le dire autrement, les solutions oscillent entre méthode révolutionnaire et méthode réformiste. Pour Nancy Fraser, la reconnaissance a, par exemple, pour remèdes correctifs le « multiculturalisme officiel », qui revalorise les identités sans toucher aux différences, et elle a pour remèdes transformateurs la redéfinition tout entière des hiérarchies culturelles.

Un bon exemple en sont les différentes stratégies des non-hétérosexuels pour s’affirmer dans l’espace public. Mouvements gays et mouvements queers, pour autant qu’ils partagent des traits communs, divergent sur leurs méthodes. Les mouvements gays visent à revaloriser les identités gays et lesbiennes, en insistant sur leurs particularités : libertés, modes de vie, esthétiques… bref, sur ce que la culture a de positif. Les mouvements queers, eux, insistent davantage sur la nécessité de déconstruire l’opposition hétérosexuel/non-hétérosexuel. C’est bien la différence qui est abordée sous des angles distincts : les mouvements gays l’acceptent et la célèbrent, quand les mouvements queers souhaitent l’abolir par la prolifération des identités.

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06

Évincement, réification et déformation de perspective

Le véritable enjeu d’une société démocratique est de placer la justice au cœur de ses valeurs, afin de garder pour ligne d’horizon l’égalité entre ses membres. Or, que chacun puisse s’exprimer en société, d’égal à égal avec autrui, est une condition essentielle du vivre ensemble. Faut-il pour cela que les participants soient reconnus au titre de leur humanité commune ou bien en fonction des inégalités qui construisent d’ores et déjà leurs rapports ?

La réponse dépend des contextes : il faudra parfois recourir à une « reconnaissance universaliste », d’autres fois à une « reconnaissance de la différence ». Ce changement de perspective sur la primeur de la redistribution ou de la reconnaissance en fonction du contexte, Nancy Fraser le nomme « dualisme perspectiviste ».

Le « dualisme perspectiviste » permet de saisir la récente insistance des minorités sur leur déficit de reconnaissance. Concrètement, les minorités sont confrontées à des problèmes spécifiques en fonction de leur positionnement social. En conséquence, les stratégies divergent. Certains groupes défendent l’« évincement » des thématiques économiques pour les remplacer par les thématiques de reconnaissance. D’autres encouragent la « réification », car elles défendent une identité naturelle et promeuvent pour cela le séparatisme, l’intolérance et l’autoritarisme. De façon liée, d’autres groupes encore produisent une « déformation de la perspective » en cherchant à préserver des espaces locaux alors que les problèmes sont fondamentalement mondialisés.

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07

Conclusion

Nancy Fraser plaide pour une nouvelle compréhension des problèmes sociaux de la justice, qu’elle propose d’englober sous le terme de « justice sociale ». De nos jours, les thématiques classiques d’ « intérêts », d’ « exploitation » et de « redistribution » qui mettaient l’accent sur la classe sociale sont concurrencées par des problèmes d’ « identité », de « différence », de « domination culturelle » et de « reconnaissance ». Il ne s’agit plus tant d’ « avoir » une redistribution des capitaux que d’ « être » accepté, reconnu et protégé par la société.

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08

Zone critique

Qu’est-ce que la justice sociale ? s’inscrit dans la continuité d’une longue discussion, débutée dans les années 1960 par le philosophe allemand Jürgen Habermas et portant sur la démocratie moderne. Le débat portait alors sur les thématiques privées et les registres enflammés dans l’espace public, qu’Habermas jugeait politiquement néfastes. Il reconnaîtra lui-même plus tard avoir minimisé l’importance des registres d’action des publics minoritaires.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, Paris, La Découverte, 2011.

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