
Provincialiser l'Europe
La pensée postcoloniale et la différence historique
Description
Dans "Provincialiser l'Europe", le philosophe indien Dipesh Chakrabarty remet en question la vision eurocentrique de l'histoire et de la modernité. Il montre comment la pensée politique et philosophique occidentale a longtemps considéré l'Europe comme le centre de référence pour penser le monde. Chakrabarty propose de "provincialiser" l'Europe, c'est-à-dire de la replacer dans un contexte plus large, en tenant compte des perspectives des sociétés non-occidentales.
Il critique l'universalisme abstrait des concepts européens et plaide pour une approche plus attentive à la diversité des expériences historiques. L'ouvrage s'inscrit dans le courant de la pensée postcoloniale, en invitant à repenser fondamentalement les catégories de la modernité à partir des marges et des périphéries du monde. Il ouvre ainsi de nouvelles pistes pour penser la différence historique et culturelle à l'échelle globale.
Sommaire
01Introduction
Dans la seconde moitié du XXe siècle, dans les pays colonisés, de nombreux mouvements naissent et s’élèvent contre l’ordre colonial. En quelques dizaines d’années, la plupart d’entre eux déclarent leur indépendance et se libèrent du joug colonial. Dans ce contexte, de nouvelles manières de penser émergent, les théories se restructurent pour tenter d’identifier et de désamorcer la logique coloniale qui subsiste en elles, c’est ainsi que naît le champ de recherche des études postcoloniales.
Ce domaine, vaste, se divise en de nombreuses branches parmi lesquelles on retrouve les subaltern studies ou « études subalternes » qui ont pour but de neutraliser les éléments de domination coloniale à travers un nouveau regard sur l’histoire de l’Inde.

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02Décoloniser les subaltern studies
Dipesh Chakrabarty s’inscrit dans un mouvement grande ampleur, né à partir de la seconde moitié du XXe siècle, qui propose de refonder de nombreuses disciplines en les affranchissant de leurs présupposés coloniaux. Cet élan intellectuel naît dans le contexte global de décolonisations, et porte le nom général d’études postcoloniales.
Dans ce domaine, on retrouve de nombreuses disciplines (philosophie, littérature, histoire, etc.) et différents objets d’études (aires géographiques, épistémologie, droit, etc.). Une des branches d’enquêtes des études postcoloniales est les études subalternes, ou subaltern studies, en anglais, qui s’intéressent à l’histoire de l’Inde et de l’Asie du Sud-Est. Le terme « subalterne » fait référence à l’idée que dans le cadre colonial, l’Europe est au centre, et les colonies sont des périphéries.

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03Le biais de l’historicisme
L’historicisme, c’est une manière de penser l’histoire par étapes. C’est l’idée selon laquelle l’histoire suit un chemin tracé à l’avance, et que tous les peuples, tous les pays et toutes les régions se trouvent à différentes étapes de ce chemin, plus ou moins près du but à atteindre.
Ainsi, dans cette logique, on peut dire par exemple que les pays qui ont pris leur indépendance au cours de la seconde moitié du XXe siècle ont avancé sur le chemin de la liberté politique, dont le but serait la démocratie. On parle par ailleurs de la même manière des pays développés ou moins avancés : les pays du Sud doivent atteindre le niveau des pays du Nord.

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04La différence historique et les singularités culturelles
Le projet scientifique de Chakrabarty, celui de contribuer à la décolonisation des études subalternes, se déroule autour d’un plan de travail guidé par un problème central, comme le recommande la méthode universitaire occidentale : l’idée de modernité est à la fois indispensable et inadéquate pour comprendre l’histoire de l’Inde.
Comment l’aborder ? En d’autres termes, il est nécessaire de saisir l’injonction à entrer dans la modernité qui repose sur l’Inde, et de remarquer, d’autre part, que cette même idée de modernité est strictement européenne. En aucun cas, elle ne permet de rendre compte de l’histoire de l’Inde, puisqu’elle ne lui correspond pas.
En premier lieu, dit Chakrabarty, il faut reconnaître que l’histoire est plurielle, et que, par conséquent, les récits universalistes ne sont pas fructueux.
Qu’est-ce qu’un récit universaliste ?
Ce sont les théories historiques qui défendent l’idée selon laquelle les histoires locales répondent à une logique historique globale. Par exemple, pour Marx, les histoires locales se résument à l’histoire de la lutte des classes. Or, explique Chakrabarty, le « bourgeois » théorisé par Marx sur la base de la bourgeoisie allemande ne saurait exister en Inde, puisqu’il s’agit de deux pays construits sur un ordre social radicalement différent.

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05La méthode historique proposée par Chakrabarty
Décoloniser la discipline historique, il est nécessaire de construire une méthode affranchie des structures coloniales du savoir. Tel est l’objectif central de Chakrabarty dans cet ouvrage.
Il ne s’agit pas de disqualifier complètement les méthodes universitaires européennes, mais de les nuancer et de les questionner sans cesse, pour fabriquer de nouveaux mécanismes de pensée à plusieurs niveaux. Il s’agit avant tout d’une méthode qui prend en compte les singularités, les particularités historiques, et pas seulement les logiques générales, les éléments considérés comme universels. C’est ce qu’entend Chakrabarty lorsqu’il écrit : « [il faut] reconnaître qu’il est politiquement nécessaire de penser en termes de totalités. Perturber la pensée totalisante en faisant jouer des catégories non totalisantes » .

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06Conclusion
Cet ouvrage, finalement, peut être lu comme une injonction. Si le cœur du projet des études subalternes est de désamorcer l’ordre colonial, la reconfiguration des centres et des périphéries dans le système-monde est un pas primordial pour sa réalisation.

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07Zone critique
Le travail de Chakrabarty est à la fois ambitieux et précieux. S’il se cantonne à une exemplification à partir de l’histoire locale du Bengale, nombre d’historiens se sont servis et se servent encore de sa méthode. Provincialiser l’Europe, c’est à la fois une base et un indicateur non seulement pour d’autres matières historiques, mais aussi d’autres domaines. La critique de la centralité de l’Europe s’inscrit en effet dans un mouvement général et global de remise en question des structures de notre monde, ainsi que de la manière dont on le pense.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l'Europe : la pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Éditions Amsterdam, 2009.

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