
Possession et chamanisme
« Tour du monde » des cultes des esprits
Description
Cet ouvrage nous convie à une relecture complète des phénomènes que nous appelons « chamanisme » et « cultes de possession ».
Par une sorte de « tour du monde » des cultes des esprits, de l’Afrique à l’Asie, de l’Europe à l’Amérique, Bertrand Hell compare les différentes formulations de cet invariant de la pensée humaine : la nécessaire maîtrise du désordre, arguant qu’au-delà des morales et des religions il s’agit, par ces cultes, de faire face aux maux universels que sont la maladie qui ne cède pas, les malheurs répétés, la mort inexpliquée.
Sommaire
01Introduction
Désordre : c’est le maître-mot de l’ouvrage présenté par Bertrand Hell à la veille des années 2000, alors que le chamanisme et la possession faisaient l’objet depuis l’Antiquité d’approches disciplinaires nombreuses. L’un des propos majeurs de l’auteur est ici d’abattre la cloison par laquelle le structuralisme, le fonctionnalisme ou encore la psychanalyse ont voulu les séparer, en montrant en quoi ils sont en réalité similaires, dans leur nature comme dans leur fonctionnement.
Par l’évocation de systèmes cultuels appartenant à des aires culturelles et géographiques très éloignées, Bertrand Hell expose à la fois l’universalité du phénomène et sa grande contemporanéité. Cette nouvelle approche des cultes des esprits et de la possession unit les deux objets de son étude, que le titre de l’ouvrage lui-même présente pourtant comme distincts. Le premier est l’irruption d’une entité dans le corps d’un humain ; le second est l’invocation de ces mêmes entités, ou le voyage vers les lieux qu’elles habitent.

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02Unicité des phénomènes de la possession et du chamanisme
Le terme de chamanisme (du toungouse saman) désignait au départ les seuls praticiens asiatiques et sibériens, puis le terme fut appliqué aux Amérindiens, aux Népalais, à l’Afrique, enfin au monde entier, au point qu’il supplante, dans la littérature ethnographique, les vocables vernaculaires. « Par-delà la diversité des rituels, il existe un noyau du chamanisme » (p. 24), un invariant, dont Bertrand Hell tente ici d’éclaircir les modalités.
Les formes dans lesquelles il s’incarne sont variées et vont des génies aux dieux en passant par les ancêtres et les revenants, mais tous ces êtres surnaturels ont en commun de se manifester à la frontière des espaces naturel et humain, et de permettre une communication entre des univers que la puissance dangereuse et polluante du sacré maintient nécessairement distincts. S’opposant aux structuralistes, l’ethnographe unit dans sa lecture la possession (adorcisme) et le chamanisme (voyage vers les territoires habités des esprits), inférant qu’en réalité les deux phénomènes se trouvent combinés dans les pratiques thérapeutiques observées et qu’ils relèvent d’un même rapport avec le sacré.

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03Ordre et désordre : la nécessité de l’ensauvagement
Pour Bertrand Hell, « l’image du désordre » est le point nodal de l’adhésion au culte. Non seulement elle se trouve derrière le cadre des rituels et les représentations de la maladie et de l’univers des génies, mais elle permet « la foi en l’efficacité de l’alliance avec les esprits » (p. 273). L’inévitable désordre du monde que postulent les cultes des esprits forme le cadre d’une relation négociée entre entités surnaturelles et humains spécialistes du culte. Mobilisant à la fois le corps biologique, le corps social et le corps cosmique, la relation qui s’engage sur la longue durée est généralement décrite comme un « travail » : « D’agent de désordre, le génie peut devenir un allié » (p. 51).
C’est de la mise en scène de l’ensauvagement du possédé ou de l’initié que découlent l’efficacité et la légitimité de sa parole, une parole placée sous l’emprise des esprits et qui s’adresse au public. Ces alliés de la surnature, aux comportements étranges ou transgressifs, sont ainsi définis comme des personnages liminaires dont la fonction ambiguë nécessite qu’ils soient repoussés dans les marges de la société. Une « marge intérieure », souligne toutefois l’auteur (p. 349), qui rappelle l’utile régulation des conflits que permet l’expression ritualisée des troubles, sans toutefois succomber à une pure lecture fonctionnaliste. Son propos est plus largement d’instituer le rapport au désordre comme une composante de l’ordre naturel : ainsi la fonction sociale des chamanes est-elle de « rendre pensable le malheur » (p. 102) et d’œuvrer « pour maintenir la vie, sans relâche » (p. 109).

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04Le « théâtre rituel » : mise en scène de l’alliance et métacommunication
En 1958, trois auteurs, qui par ailleurs se connaissent et se fréquentent, formulent une pensée nouvelle à l’endroit des cultes de possession : souvent accusés d’insincérité, les possédés seraient en réalité, pour Roger Bastide (candomblé brésilien), Alfred Métraux (vodou haïtien) et Michel Leiris (zâr éthiopien), les acteurs d’un « théâtre vécu » (la formulation est de Leiris) nécessaire à tout rituel. La musique et son corollaire la danse sont à compter parmi les outils de ce rituel, servant de support à l’expression théâtralisée de la possession.
S’assurer le concours d’esprits auxiliaires ou maîtriser peu à peu celui qui a fait de l’homme son « cheval » le temps d’une possession (zâr éthiopien, vodou haïtien) implique encore qu’ils soient nourris. Les rituels efficaces étant ceux qui permettent d’aboutir à une négociation, et le sang étant par excellence le symbole de l’ambivalence, il en résulte que les offrandes alimentaires font la part belle à cet élément à la fois pollueur et guérisseur. Sa circulation, abondante ou discrète selon les contextes, permet que soit revivifié le flux vital circulant entre les mondes humain et surnaturel, et que soient ouverts les canaux permettant l’échange et le nourrissage des esprits dans la logique de don/contre-don théorisée par Marcel Mauss. À l’exorcisme de l’univers religieux, le chamanisme oppose une « conception pragmatique de l’invisible » (p. 312).

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05« Un monde anthropomorphisé profondément ambivalent »
L’autre monde est une sorte de projection de celui-ci : tous les cultes des esprits décrivent ces derniers sous la forme d’être animés par les mêmes émotions que les êtres humains et pareillement organisés en société. Mais il en est la projection inversée, l’ambivalence de la surnature étant « la condition même de son efficacité positive » (Anne-Marie Losonczy, citée p. 133). Ainsi Exu le Brésilien ou Legba l’Haïtien sont-ils des entités capables d’une grande férocité, présidant aux maléfices quand vient minuit, mais également ceux qui « ouvrent les chemins » et permettent la communication des univers sacré et profane.
Dans ce « contre-monde » (Michel de Certeau, cité p. 228), l’inversion se révèle un motif fréquent : conduite malséante, attitudes étranges ou provocantes, mauvaise hygiène caractérisent l’homme ou la femme alliés à « ces gens-là », comme le disent les Gnawa. Socialement inférieurs et craints, leurs « comportements anormaux répondent en réalité à un véritable protocole » (p. 236). Dans le culte italien de Dame-Araignée comme dans le cas des clowns rituels amérindiens, il convient de faire, dire et danser les choses « à l’envers ». De même, les « clowns sacrés » des Sioux, qui sont les messagers du plus puissant être surnaturel, Wakinyan-l’Oiseau du Tonnerre, peuvent être habillés en femme et suivre la « “route noire” [de] dérision et terreur, guérison et profanation du sacré » (p. 260).

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06Adaptabilité et bricolage
Remettant en cause l’idée selon laquelle le rite serait une figuration des mythes cosmogoniques, Bertrand Hell souligne la grande mutabilité des pratiques rituelles associées aux cultes des esprits : « un culte de possession qui vit change », résume-t-il (p. 70). C’est selon lui grâce à leur capacité de bricolage, de réinterprétation, ou de substitution d’un élément interdit par un autre plus discret (un foulard à la place d’un tambour en Sibérie, un morceau de bambou au lieu d’un chêne chez les Magar du Népal) que ces cultes parviennent à survivre alors même qu’ils se trouvent diabolisés par l’islam, le bouddhisme ou le christianisme. Transcendant les cadres historiques depuis le néolithique, le chamanisme conserve sa vigueur jusque dans les pratiques les plus contemporaines.

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07Conclusion
Difficile à classer, le chamanisme transcende selon l’auteur lui-même toutes les catégories du religieux et du théâtral. Si l’on pense spontanément à les classer comme animisme (cette conception d’un monde habité par des entités diverses, ancêtres ou esprits de la nature), le chamanisme tout comme les cultes de possession renvoient en réalité à une conception très moderne du monde : celui d’un univers parcouru par des énergies qui s’affrontent.

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08Zone critique
Ce livre, qui connut un grand succès dès sa parution, est à l’origine de la très belle exposition organisée au Quai Branly sous le titre même du livre, « Les maîtres du désordre » (2012), curatée par Jean de Loisy et dont Bertrand Hell fut à la fois l’inspirateur et le commissaire scientifique. Il est suffisamment rare qu’un ethnologue soit lu par le grand public et inspire l’action publique pour se féliciter du rayonnement exceptionnel de cet ouvrage.

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09Pour aller plus lioin
Ouvrage recensé – Possession et chamanisme. Les maîtres du désordre, Paris, Flammarion, coll. « Champs Essais », 1999.

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