
Photographie et société
Le rôle de la photographie dans la société
Description
Brossant une large fresque historique, Gisèle Freund retrace le destin de la photographie, depuis ses débuts jusqu’aux années 1970. Elle aborde aussi bien les aspects d’ordre technique que l’appropriation progressive du médium photographique par les artistes. Accordant une importance particulière au photojournalisme, elle en interroge les usages politiques et la fonction de propagande.
Elle aborde enfin la crise de sens qui traverse nos sociétés accordant une place quantitativement croissante à l’image, tout en négligeant leur qualité esthétique.
Sommaire
01Introduction
De son invention à sa diffusion contemporaine, la « photo » a profondément transformé nos sociétés. Empruntant des formes variées, de la démarche artistique au loisir, en passant par les fonctions d’information ou de propagande, la photographie apparaît ainsi comme un objet aux multiples facettes, ayant suscité attirance ou répulsion. Plaçant devant les yeux de chacun des personnalités que l’on ne pouvait auparavant admirer que de loin, son retentissement social fut considérable.

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02Naissance de la photographie
Le succès qu’a connu la photographie plonge ses racines dans un temps historique long. Ainsi, la technique photographique eut ses précurseurs, au premier rang desquels l’essor du portrait pictural : dans les milieux bourgeois, avant la Révolution française, « faire faire son portrait était un de ces actes symboliques par lesquels les individus de la classe sociale ascendante rendaient visibles à eux-mêmes et aux autres leur ascension. » (p. 11)
Le portrait miniature, ou encore la mode des portraits-silhouettes, participèrent de cette exaltation d’un culte de l’individu alors naissant. On peut aussi évoquer le physionotrace, dans lequel Gisèle Freund voit le lointain ancêtre du photomaton : ce système de gravure en vogue jusqu’au temps de Bonaparte consistait à dessiner les contours d’une silhouette au moyen d’un système de parallélogrammes articulés.

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03Trois portraits de photographes : Nadar, Le Gray, Disdéri
Au milieu du XIXe siècle, une nouvelle génération de photographes, proches de la Bohème, émergea. Tout ce que Paris comptait d’artistes et écrivains célèbres se pressa alors pour être photographié dans l’atelier du talentueux Félix Nadar. Ainsi de Delacroix, Baudelaire, Sainte-Beuve, Bakounine... La première période d’activité de Nadar fut marquée par une grande « conscience professionnelle, l’absence de fausses prétentions, la culture intellectuelle » (p. 43). Mais, estime Gisèle Freund, son exigence esthétique s’amoindrit progressivement à mesure que sa renommée grandit.
Gustave Le Gray, autre grand photographe du XIXe siècle, mit au point le procédé au collodion, remplaçant les plaques métalliques par un négatif. Photographe officiel du Second Empire, il fut pourtant « ballotté entre les conflits artistiques et les difficultés pécuniaires » (p. 45), sa clientèle personnelle étant composée d’artistes désargentés. Il s’illustra dans la photographie de paysages, réalisant notamment de sublimes marines. S’il décéda prématurément, en 1868, lors d’un voyage en Égypte, le peu de son œuvre qui est parvenu jusqu’à nous témoigne d’un rare sens esthétique.

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04La photographie : technique ou art ?
C’est dans ce contexte qu’une querelle éclate entre défenseurs d’une vision esthétique et tenants d’une commercialisation plus large. Tout en cherchant à concurrencer la photographie par leur style, des écrivains réalistes, comme Champfleury, lui dénièrent ainsi explicitement le rang d’art. Lamartine, quant à lui, oscilla entre condamnation de la photographie et éloge d’un artiste « collabor[ant] avec le soleil » (p. 77). Les attitudes sont en effet contrastées : si Delacroix fit de la photo un précieux auxiliaire de l’art pictural, Baudelaire vit dans la ruée vers le portrait une forme de décadence narcissique.
Malgré un tel réquisitoire, deux figures d’artistes photographes émergèrent à la fin du XIXe siècle. Eugène Atget, d’une part, marchant dans Paris pour en photographier les rues désertes. De Man Ray à Breton, les surréalistes admirèrent ses « photos qui reflètent une époque déjà révolue mise à nue par [son] œil chirurgical. » (p. 88) Et, d’autre part, Heinrich Zille, père de la photographie documentaire, le « Daumier populaire » qui s’intéressait au monde du petit peuple de Berlin, ignoré et délaissé par la photographie bourgeoise. Au XXe siècle, plusieurs artistes entreprirent de rénover profondément l’art photographique : des rayogrammes de Man Ray aux photogrammes de Laszlo Moholy-Nagy lié au Bauhaus, il s’agissait d’envisager la lumière comme « créatrice de formes » (p. 190), dans une révolution comparable à celle de l’abstraction picturale. Au rebours de cette voie, les peintres hyperréalistes contemporains ont cherché à « plagier l’œil de la caméra » (p. 192).

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05Photographie et politique
C’est en 1880 que, pour la première fois, paraît dans un journal une « photographie reproduite par des moyens purement mécaniques. » (p. 101) La place de l’image s’accroît alors rapidement, processus facilité par la transmission télégraphique puis bélinographique. Dans l’Entre-deux-guerres, ouvrant la voie au photojournalisme moderne, l’allemand Erich Salomon choisit d’utiliser l’Ermanox, appareil innovant permettant des prises de vue silencieuses et sans flash. Puis, Oskar Barnack inventa le Leica, avec 36 vues sans recharge, nouvelle « révolution dans le travail du professionnel » (p. 118)
Mais la fonction informative de la photographie, encouragée par ces progrès techniques, put également prendre une coloration politique. Lorsque le Britannique Roger Fenton, l’un des premiers photographes de guerre, se rendit en Crimée en 1855, il sélectionna les scènes prises afin de ne pas choquer les familles des soldats. De là une vision de la guerre idéalisée et « censurée d’avance » (p. 103). Au contraire, Jacob A. Riis et Lewis W. Hine, firent de la photographie une arme de critique sociale, mettant évidence la pauvreté des immigrants ou la misère dans les maisons insalubres des slums.

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06Photographie et société de consommation
Avec un million d’exemplaires dès 1937, et 8 millions lors du dernier numéro, en 1972, le magazine américain Life joua un rôle de premier plan dans le développement du photojournalisme au cours du XXe siècle. La société de consommation triomphante s’y trouvait reflétée, le nationalisme américain était mis en vedette, et la ligne éditoriale évitait soigneusement les sujets susceptibles de choquer un public familial : « Le monde qui se reflétait dans Life était plein de lumières avec peu d’ombres. » (p. 140)
Le succès du magazine attisa d’abord l’intérêt d’annonceurs publicitaires, ce qui n’alla pas sans menacer son indépendance. Mais l’inflation des coûts de production, la concurrence des publications spécialisées et de la télévision, mirent peu à peu à l’épreuve sa solidité financière.

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07Conclusion
Si peu de personnes connaissent aujourd’hui le nom de Nicéphore Niépce, l’image photographique est devenue un véritable langage, peut-être le plus courant qui soit aujourd’hui parmi les hommes. Les sociétés contemporaines lui ont fait une place particulière, souvent au détriment du texte et de la lecture. Mais la diffusion certaines images a aussi contribué à sensibiliser l’homme à des faits de société ou à la violence des guerres. Dans le même temps, la force de persuasion de la photo en a fait un outil de manipulation privilégié pour des fins politiques ou commerciales.

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08Zone critique
Le panorama historique et critique qui est ici fait de la photographie est remarquable pour deux principales raisons. Il est tout d’abord très documenté et permet ainsi d’acquérir une vision à la fois large et détaillée de la technique comme de l’art photographique. Il est par ailleurs saisi sur le vif par une praticienne qui distille çà et là sa propre conception de l’art photographique. Les développements techniques sont ainsi très informés et se doublent d’une vision critique élargissant la perspective. Ce dernier point aurait sans doute pu être approfondi : la place accordée à l’histoire de la philosophie esthétique, comme à la philosophie politique ou à la sociologie, est ici très discrète.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Gisèle Freund, Photographie et société, Paris, Le Seuil, 2020 [1974].

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