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Couverture de 'Peut on dissocier luvre de lauteur'

Peut-on dissocier l'œuvre de l'auteur ?

Gisèle Sapiro

Peut-on échapper à l’écueil de l’impunité des auteurs et à celui d’une censure moraliste

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Description

Cet essai se propose d’interroger à nouveaux frais les rapports entre œuvre et auteur en confrontant deux attitudes : une vision qui considère qu’un auteur est responsable de ses œuvres, et une « position esthète », insistant au contraire sur la disjonction entre ces notions.

Face à ces deux visions, Gisèle Sapiro esquisse une voie visant à échapper à la fois à l’écueil de l’impunité des auteurs et à celui d’une censure moraliste.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Gisèle Sapiro en convient d’emblée : la question des rapports entre auteur et œuvre s’inscrit dans une longue histoire. Mais aujourd’hui, à l’heure de #MeToo et de la « cancel culture », cette question apparaît renouvelée. Si aux États-Unis le jugement moral sur les œuvres est bien accepté, une position d’« esthète », plus réticente sur ce point, domine toujours parmi les intellectuels français. De telles polémiques semblent donc éminemment salutaires, en dépit de leur ton parfois virulent. Afin d’analyser ces débats, Sapiro entreprend une mise en perspective philosophique et sociohistorique.

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02

L’œuvre, partie d’un tout ?

Selon un principe métonymique, l’œuvre constitue un élément s’inscrivant dans un ensemble cohérent, plus vaste. Mais le périmètre ainsi délimité laisse paraître une forme d’instabilité : il peut être remis en cause par l’existence de textes apocryphes, d’œuvres reniées par leur auteur, ou encore par des retouches, telles que celles pratiquées par Aragon dans les Œuvres romanesques croisées.

Un auteur peut même bâtir une œuvre double, en se dissimulant sous des pseudonymes, à l’image Romain Gary avec Émile Ajar, ou de Boris Vian avec Vernon Sullivan. Des productions peuvent aussi être découvertes après le décès d’un auteur, complétant ou modifiant a posteriori le regard porté sur une œuvre : ainsi des séminaires de Foucault, Derrida, Barthes ou Bourdieu, ou encore, plus récemment, des Cahiers noirs de Heidegger.

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03

Une œuvre ressemble-t-elle à son auteur ?

Envisager une œuvre comme un miroir de son auteur suppose de faire appel à la notion philosophico-juridique de personne. Apparue dans le creuset des Lumières, celle-ci trouve son expression dans une célèbre phrase de Buffon : « Le style, c’est l’homme. » Cette assertion, signe d’un individualisme naissant, pose un principe d’authenticité, mais ouvre aussi la voie à la responsabilisation d’un auteur pour des motifs moraux.

Baudelaire ne fut-il pas condamné pour avoir fait preuve d’immoralité dans Les Fleurs du Mal ? Face à un tel risque de censure, le recours à la fiction peut alors jouer le rôle d’un détour, comme l’indique Gide rapportant, dans son Journal, ce mot de Proust : « Vous pouvez tout raconter ; mais à condition de ne jamais dire : Je. » (p. 53) Un tel argument semble toujours actuel puisqu’en 2016, le rappeur Orelsan, jugé, à la suite de plaintes d’associations féministes, fut relaxé en appel, notamment au motif que ses chansons évoquaient des « personnages imaginaires ».

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04

Peut-on parler d’intention d’auteur ?

Rompant avec la théorie antique d’une inspiration impersonnelle, l’œuvre peut aussi être conçue, dans une perspective sartrienne, comme un projet auctorial. L’écrivain, incarnant une liberté capable de s’extraire des déterminations de son environnement, endosse alors une responsabilité propre. Mais, de Max Weber à Pierre Bourdieu, des approches socialisées ont montré que les productions de l’esprit sont le résultat d’une rencontre entre les dispositions de l’auteur et un champ doté de règles spécifiques.

Sous cet angle, le procès de Baudelaire ne fut-il pas également un procès d’intention ? La défense du poète adopta d’ailleurs elle-même cette vision, en plaidant la pureté des intentions ainsi qu’un « droit à l’erreur ». Cette perspective trouve un écho chez les défenseurs de Rebatet ou chez ceux qui souhaitent atténuer la portée des pamphlets de Céline. Plus récemment, Orelsan, présentant ses chansons comme celles d’un « gars à côté de la plaque », a souhaité souligner le hiatus entre son intentionnalité et celle d’un narrateur-personnage.

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05

Les cas d’abus d’autorité

Passant d’une approche définitionnelle à une réflexion pratique, l’essayiste s’interroge sur l’attitude à adopter face aux auteurs ayant eu des comportements privés répréhensibles (viol, pédocriminalité, meurtre). Elle avance d’abord plusieurs facteurs de différenciation : nature et gravité des actes, rapport entre ces actes et l’œuvre, retentissement de la polémique.

Deux principales visions s’opposent à ce propos, comme le révèle l’affaire Polanski : pour les tenants de l’identification entre œuvre et auteur, tels Virginie Despentes ou Adèle Haenel, réalisateur et agresseur ne font qu’un. Mais d’autres, comme Pierre Jourde, partisans d’une position esthète, insistent sur le droit d’une personne ayant purgé sa peine à se réinsérer socialement et critiquent toute confusion entre vie privée et projet artistique.

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06

Des engagements com­pro­met­tants

Au-delà de la sphère privée, il s’agit plus largement d’envisager les « prises de position idéologiques condamnables » (p. 94) Car si nombre d’écrivains, tels Zola, ont revendiqué une cohérence entre leurs œuvres et leurs engagements, que faire des prises de position nationalistes, fascistes, xénophobes, racistes ou sexistes, qu’elles soient ouvertes ou à demi voilées ? Afin de préciser ce point, il convient d’étudier le rapport qu’un auteur peut entretenir avec sa propre histoire.

Face à un passé honteux, plusieurs ont opté pour la dissimulation. Lorsque Jacques Derrida découvrit en 1988 que son ami Paul de Man avait écrit pour le journal collaborationniste Le Soir, il se trouva tiraillé entre la fidélité à son amitié et la cruelle réalité. D’autres, au contraire, ont choisi la stratégie du repentir, dont la sincérité peut toutefois être questionnée : « La carrière intellectuelle participe donc d’une stratégie de reconversion, qui va de pair pour Grass et Blanchot avec une réorientation politique à gauche. » (p. 139) La récente publication des Cahiers noirs de Heidegger a provoqué de brûlantes polémiques. S’ils ont certes montré une critique du nazisme, ils révèlent aussi, selon Peter Trawny, la théorisation d’un « antisémitisme inscrit dans l’histoire de l’être » (p. 153). Sapiro y voit plutôt, avec Bourdieu, « la sublimation, sous une forme euphémisée […] de dispositions éthico-politiques » (p. 158) Face au débat opposant défenseurs et détracteurs de Heidegger, elle estime qu’il ne suffit pas de séparer antisémitisme et œuvre philosophique.

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07

Conclusion

Cet essai retrace divers débats opposant à chaque fois les tenants d’une position esthète aux partisans d’un lien entre œuvre et auteur. Sapiro, quant à elle, préfère spécifier et classer les différents cas. C’est pourquoi elle formule en définitive une réponse ambivalente : « Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ? Oui et non. » (p. 127)

En effet, d’un certain point de vue, une œuvre échappe toujours à son auteur et le déborde. Mais sous un autre angle, elle porte la trace de ses dispositions éthico-politiques. La tâche du critique consiste alors, selon elle, à lever le voile sur le processus social qui préside à leur expression.

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08

Zone critique

Au fil de l’ouvrage, le propos est mené avec clarté, tant dans sa structure d’ensemble que dans le détail des références sollicitées. Pour développer sa réflexion, l’auteure tisse ainsi des liens entre polémiques très contemporaines et exemples empruntés à l’histoire des arts ou à l’histoire de la pensée. Les notions introduites dans la démonstration sont par ailleurs régulièrement définies.

On peut toutefois s’interroger sur l’expression globalisante d’« idéologie condamnable » qui désigne dans cet essai le nazisme, le fascisme, le racisme, la xénophobie et le sexisme. En matière politique, il semble pertinent d’étendre la condamnation à l’apologie de tout despotisme et de tout totalitarisme. Même si ces termes ne vont pas sans poser à leur tour des questions définitionnelles, cela aurait permis d’élargir le champ des exemples, sans pour autant réduire la fermeté de la condamnation.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Gisèle Sapiro, Peut-on dissocier l'œuvre de l'auteur ?, Paris, Le Seuil, 2020.

De la même autrice – La responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France, Paris, Le Seuil, 2001.

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