
Peuples, pouvoir et profits
Faiblesse de la croissance et dégradation sociale aux États-Unis.
Description
La mondialisation et l’importance des nouvelles technologies n’expliquent pas à elles seules la désindustrialisation, la faiblesse de la croissance et la dégradation sociale qui frappent les États-Unis.
Pointant l’effet dévastateur de marchés laissés à eux-mêmes et la responsabilité de politiciens qui doivent leur élection aux profits qu’ils permettent d’accumuler, Joseph Stiglitz se livre à une analyse sans concession du capitalisme à l’américaine. Et il propose des mesures peu orthodoxes pour un auteur d’outre-Atlantique, du démantèlement de Facebook à une intervention marquée de l’État.
Sommaire
01Introduction
Pour un Européen, « Medicare » est symptomatique des problèmes de la société américaine. Salué comme un acquis du président Obama, mais remis en cause par Donald Trump, ce système public d’assurance santé pour les plus de 65 ans comporte pourtant une clause qui empêche l’État américain de négocier le prix des médicaments. Résultat : ceux-ci coûtent 73% de plus que dans d’autres programmes publics. Chaque année, les contribuables versent ainsi un supplément de plusieurs dizaines de milliards de dollars aux puissantes compagnies pharmaceutiques.

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02Le cauchemar américain
L’Amérique paie aujourd’hui 40 années de mesures inspirées de l’École de Chicago, résume Stiglitz. Pour Milton Friedman et ses proches, les économies étaient « naturellement concurrentielles » et la concurrence permettait à l’économie d’atteindre son optimum. En conséquence, il fallait laisser faire les marchés. Dit autrement : ce que fait le secteur privé est un bienfait, ce que fait l’État est une calamité. À deux reprises, les impôts ont donc baissé fortement, avec l’idée que seraient stimulés la croissance, l’épargne et l’investissement. Dans les deux cas, ce fut un échec. Si l’investissement a rebondi, c’est parce que l’immobilier a attiré des fonds considérables, conduisant... à la crise de 2008.
Si l’on utilise l’indice de développement humain, une mesure large du niveau de vie, les États-Unis se classent aujourd’hui treizième, juste devant le Royaume-Uni. D’autres critères révèlent les défaillances de l’économie américaine : le pays a de mauvais résultats en termes d’éducation (la Corée du Sud présente deux fois plus de diplômés), alors que l’endettement des étudiants atteint 1 500 milliards de dollars. Comme le revenu moyen, la productivité américaine repose sur un nombre supérieur d’heures travaillées – 1780h par travailleur, contre 1356h en Allemagne (1514h en France) – en raison de vacances plus courtes. Et elle est surestimée. De 2010 à 2016, « la croissance de la productivité aux États-Unis a représenté moins de la moitié de la moyenne des pays avancés » (p. 66).

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03Plus d’inégalités
Si l’Amérique est malade, analyse l’auteur, c’est parce que son économie n’a pas produit de bons emplois, avec des salaires décents. Au contraire, les politiques inaugurées sous le président Reagan ont abouti au résultat qu’on pouvait en attendre : moins de croissance et plus d’inégalité. De 1980 à 2017, l’augmentation du PIB (produit intérieur brut) a chuté de 30%, passant de 3,7% de 1947 à 1980, à 2,7%/an. Chez les hommes qui travaillent à temps plein, le revenu médian (qui sépare les effectifs en deux moitiés égales) n’a pratiquement pas changé en 40 ans. À la base de la pyramide sociale, c’est pire : en tenant compte de l’inflation, les salaires sont à peu près au niveau d’il y a 60 ans, alors que le PIB a doublé.

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04Moins de richesse
La richesse d’une nation, explique l’auteur en revenant à Adam Smith, se mesure à sa capacité à assurer, par des moyens durables, un haut niveau de vie à tous ses citoyens. Or, depuis 1980, si le PIB américain progresse, le revenu moyen de 90% des Américains stagne. Et surtout, la richesse comptable ne témoigne pas de la richesse réelle.
Les communications à haut débit en fournissent un exemple. Elles rapportent beaucoup d’argent à leurs opérateurs car, ceux-ci étant peu nombreux, ils disposent d’un fort pouvoir de marché, et peuvent ainsi imposer des tarifs élevés. Leurs factures engendrent de gros profits, qui gonflent les dividendes des actionnaires et flattent la comptabilité nationale. Mais ni les salariés ni les consommateurs n’en profitent. Au contraire : ces derniers n’ont guère le choix ; ils doivent se contenter de services médiocres.

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05La faillite des marchés
Stiglitz reformule ici ce qu’il a déjà développé ailleurs : livrés à eux-mêmes, les marchés ne fonctionnent pas. Dans une économie tenue pour innovante, ils arrivent même à freiner la croissance.
Microsoft avait évincé Netscape en imposant un navigateur gratuit avec son système d’exploitation. En rachetant WhatsApp (pour 19 milliards de dollars), Facebook élimine aujourd’hui un éventuel concurrent. Ce mouvement de concentration s’amplifie : en 2015, les fusions-acquisitions ont atteint le record de 4 700 milliards de dollars. Or un pouvoir de marché croissant impacte les performances de l’économie.

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06Une mondialisation à sens unique
Il est facile de désigner la croissance chinoise aux consommateurs et salariés impuissants. Mais « les vrais problèmes des États-Unis sont de notre fabrication », assure Stiglitz (p.55). La mondialisation en est l’illustration. Elle frappe l’emploi et les salaires, en particulier dans les secteurs à main-d’œuvre peu qualifiée. Elle prive le pays de recettes fiscales, d’autant que pour éviter des départs, comme celui d’Apple (désormais établie en Irlande), le taux de l’impôt sur les sociétés a été ramené de 35% à 21% en 2017 par une loi fiscale sans précédent. L’impôt minimum de remplacement, qui limitait les abus des grandes sociétés, a même été supprimé. Accroître le déficit budgétaire ne fait pourtant qu’enchérir le cours du dollar, ce qui pénalise les exportations.

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07Cupidité sans limites
Le rôle du secteur financier est également à remettre en cause. Il n’irrigue plus l’économie réelle, il en aspire les ressources. La finance n’est plus un moyen au service d’une fin, mais un vecteur d’enrichissement, animé par une « turpitude morale » qui prospère, puisqu’en cas de problème, l’État paie les factures. AIG a ainsi été renflouée à hauteur de 180 milliards de dollars, soit plus que le budget de l’aide sociale à l’enfance durant une décennie.
La crise de 2008 révèle un état d’esprit et des mécanismes délétères que l’auteur a déjà analysés. Ce sont ceux d’une finance prédatrice et imprudente, où les intérêts privés et ceux de la société divergent fortement. Les marchés financiers ont suscité le pire crash économique depuis 75 ans. Mais les banquiers sont restés en place, s’octroyant des méga-bonus, alors que des milliers d’Américains devaient vendre leur maison. Quant aux 1 000 milliards de dollars de fonds publics injectés dans l’économie, ils n’ont pas eu les effets escomptés. « Pendant les trois premières années de la reprise, 91% de la croissance sont allés au 1% le plus riche » (p.137). Le fait qu’un tel sauvetage se soit déroulé sous l’ère Obama montre bien le poids de la finance « dans un système politique qui carbure à l’argent ».

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08Conclusion
Si « l’heure est aux changements majeurs », l’auteur ne s’attaque ni au capitalisme en général, ni aux marchés en particulier. Il propose de remettre de l’ordre dans un système régi par une « dynamique malsaine » qui entraîne une subversion de l’état de droit, et donc de la démocratie.
On connaissait l’interdiction de vote qui frappe les ex-détenus (majoritairement afro-américains), et rend 2,2 millions de voix silencieuses. Depuis George W. Bush, on voit aussi que la Cour suprême « accroît le pouvoir de l’argent en politique », en refusant, par exemple, de plafonner les versements des entreprises lors des élections locales ou fédérales. Les Républicains peuvent ainsi disposer de la majorité avec 1,4 millions de suffrages de moins que les Démocrates.

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09Zone critique
Joseph Stiglitz ne parle pas d’élasticité : il explique simplement que la propension à consommer est beaucoup plus forte quand on dispose d’un faible revenu. En faisant ainsi abstraction de tout jargon économique pour s’en tenir à des propos simples (mais à 100 pages de notes, qu’apprécieront les lecteurs critiques), l’auteur s’adresse au grand public, et plus précisément au grand public américain. Instaurant le standard de la classe moyenne en objectif fédérateur, il émet une série de propositions, qui pourraient constituer l’ossature économique du programme démocrate, rappelant que « ce n’est pas l’économie qui pose problème, c’est la politique », gangrenée par l’argent et, partant, incapable désormais de réformer l’économie.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Peuple, pouvoir et profits, Paris, Les liens qui libèrent, 2019.
Du même auteur – La Grande Désillusion, Paris, Livre de Poche, 2003. – Un autre monde. Contre le fanatisme du marché, Paris, Fayard, 2006. – Le Triomphe de la cupidité, Paris, Les Liens qui libèrent, 2010. – Le Prix de l’inégalité, Arles, Actes Sud, 2016. – La Grande Fracture. Les sociétés inégalitaires et ce que nous pouvons faire pour les changer, Actes Sud, coll. « Babel », 2017 [2015].

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