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Couverture de 'Parias urbains'

Parias urbains

Loïc Wacquant

Le ghetto des grandes villes américaine VS la banlieue française

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Description

Empruntant des méthodes de l’ethnographie et de la sociologie urbaine, Loïc Wacquant compare deux espaces de la marginalité urbaines des sociétés contemporaines : le ghetto des grandes villes américaine et la banlieue française.

Le ghetto est étudié comme une zone où la marginalité économique est renforcée par l’insécurité et le racisme tandis que la banlieue ouvrière en France constitue une zone de relégation urbaine qui ne tombe pas encore dans la ghettoïsation du fait de la présence les filets de l’État social.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

L’ouvrage présente une double enquête sociologique dans une perspective comparative. Une première enquête est menée dans le ghetto du South Side à Chicago aux États-Unis tandis que la deuxième est réalisée dans la cité des Quatre mille à la Courneuve, en région parisienne. Il s’agit de comparer la marginalité urbaine et la nature des relations entre groupes sociaux et l’État dans deux lieux de la stigmatisation « situés au plus bas de la hiérarchie des places qui composent la métropole » (p. 5).

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02

Dif­fé­ren­cier les mar­gi­na­li­tés

Le sociologue postule au commencement de cette étude que la marginalité urbaine n’est pas structurée de la même façon dans les sociétés occidentales urbanisées. Par exemple, les deux sociétés étudiées montrent que la marginalité urbaine est intégrée à l’intérieur de la ville aux États-Unis tandis qu’elle est située aux extrémités du monde urbain dans le cas français.

De surcroît, le ghetto américain fonctionne comme un espace fermé ethniquement alors que la banlieue est ouverte. Largement inspiré des travaux de Pierre Bourdieu, il revient sur les différentes structures (histoire, compositions démographiques, contextes nationaux, politiques publiques, etc.) ayant un impact sur les deux quartiers étudiés. Sans l’étude de ces organisations structurantes, il est difficile, selon le sociologue, de cerner les transformations profondes qui ont débouché lors de la décennie étudiée (1987-1997) à « l’hyperghettoïsation » de la ceinture noire étasunienne et au déclin de la banlieue en France.

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03

Le ghetto comme lieu fermé

Maintenant, quels sont plus concrètement les points de différence entre les ghettos américains de la décennie étudiée et les banlieues françaises ? Premièrement, il s’agit de deux entités organisationnelles disparates : les ghettos sont des entités territoriales étendues sur plusieurs centaines de kilomètres et regroupant plusieurs centaines de milliers d’individus (400 000 par exemple) tandis que les banlieues sont plus denses, ne dépassant pas les 35.000 au maximum avec une surface assez restreinte.

Si les banlieues sont assez ouvertes puisque les habitants travaillent et consomment en dehors des concentrations des cités, les ghettos quant à eux sont de véritables espaces autonomes avec une division de travail social propre à eux. Ils ont la caractéristique de fonctionner « en vase clos » (p.161). La fermeture des ghettos noirs est renforcée par un entre-soi rigide qui se nourrit d’un racisme étatique continu. L’auteur donne l’exemple du mariage : seules 3% des femmes noires américaines sont mariées avec des hommes issus d’autres communautés que celle afro-américaine.

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04

Une banlieue plus hétérogène

Contrairement aux discours alarmistes qui évoquent la ghettoïsation de la France, les banlieues ont « un recrutement ethno-national » hétérogène. Et le sociologue d’ajouter que « l’opposition dominante [en France] ne dresse pas les français « de souche » contre les immigrés, mais les jeunes de la cité contre tous les autres » (p. 190). L’observation d’une cité de banlieue permet à L. Wacquant de dresser la nature de l’antagonisme qui s’exprime entre les groupes appartenant à des milieux sociaux et urbains différenciés. Il se résume selon lui dans l’opposition des jeunes au reste du monde établi.

Dans cette configuration, les « jeunes » seraient désignés par les plus âgés et par l’autorité publique comme responsables de vandalisme, de délinquance, de rébellion, etc. Qu’ils soient des établis ou des descendants de parents immigrés, ils ont le sentiment de faire face à des politiques de discrimination « anti-jeunes » et à « des programmes publics qui promettent beaucoup, mais au final n’apportent pas grand-chose » et « que la police les soumet à une surveillance agressive, etc. » (p.194). Mais le sociologue reste confiant sur le fait que l’impartialité de l’État sur la question raciale en France et la permanence de l’État-providence peuvent contrebalancer la situation sociale. Si les différences sont majeures entre ghettos et banlieues, l’enquête relève néanmoins de nombreuses similitudes qui légitiment la comparaison sociologique. Malgré ces différences, ghettos et banlieues restent des « enclaves à forte concentration de ‘‘ minorités’’ – Noirs du côté américain, immigrés non-européens et leur descendance côté français » (p.155). Une autre similitude consiste dans le sentiment d’infériorité et d’indignité qui « colle à la peau » des résidents de ces deux entités territoriales. Ceux qui vivent comme ceux qui fuient les ghettos et les banlieues savent la réalité et la discrimination spatiales qui pèsent sur ces lieux enclavés.

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05

La présence de l’Etat entre ghettos et banlieues

L’exclusion sur la base raciale et la faible présence des politiques sociales de l’État américain renforce la misère et la violence dans les ghettos. Selon Wacquant, il s’agit d’un « semi-État-providence » qui permet l’installation d’une indigence incomparable à la France.

Pour illustrer ces divergences, il recourt à des statistiques qui montrent par exemple que le taux de mortalité des populations noires est trois fois plus élevé que chez les blancs aux Etats-Unis. Il souligne également que 60% des habitants du quartier ethnographié vivent de l’assistance sociale et que plus de la moitié vit en-deçà du seuil de pauvreté alors que seul 16% ont un emploi rémunéré.

De surcroît, le niveau de dangerosité et de criminalité dans ces deux types de territoires diffère largement. Selon Wacquant, les médias se trompent complètement en attisant le discours sur la violence publique dans les banlieues et en les comparant aux ghettos puisque « la fréquence des homicides, viols, vols et agressions est si grande dans le South Side de Chicago qu’elle a entraîné la quasi-disparition de l’espace public » (p.167). Les observations menées à Chicago montrent que les habitants s’organisent en évitant de sortir au maximum dans les rues. Par ailleurs, les affrontements entre gangs et trafiquants de drogues font de l’espace une scène de « guerre urbaine terriblement meurtrière en raison de l’abondance des armes à feu. En 1990, la fréquence des homicides y dépassait le chiffre astronomique de 100 pour 100.000 habitants, soit 10 fois la moyenne nationale et 75 fois le taux pour la France » (p.168).

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06

Du ghetto à l’hyper-ghetto pour le cas américain

Dans le cas américain, L. Wacquant soutient que l’on assiste à une hyperghettoïsation de ces espaces stigmatisés. Il décrit minutieusement quelques rues qui ressemblent à des espaces sortant d’une guerre ravageuse.

Ces descriptions contrastent avec le passé de ces rues, encore tranquilles dans les années 1960. Elles ont connu une métamorphose complète : disparition des commerces, des entreprises, de boites de nuits, de bars, etc. Le ghetto connait une dépopulation (exode des familles connaissant une ascension sociale) et une déprolétarisation à suite de la sortie du fordisme et de l’ère industrielle. Cette hyperghettoïsation se manifeste par l’étiolement et la décadence des institutions d’entraide et de la division de travail qui a marqué les années 1950. Lors de ces années, l’intégration interne et l’organisation de la vie dans les ghettosa répondu communautarisme, la mobilisation collective et les systèmes d’entraide au rejet de « la société blanche ».

Or, aujourd’hui, l’enquête montre aujourd'hui l’écroulement de « la presse et les églises noires, les loges maçonniques, et les clubs privés noirs, les professions libérales et les commerces noirs, le système de loterie de rue illégal, etc. » (p.68). Si l’ancien ghetto permettait aux noirs-américains de « donner sens à leur existence » collectivement tout en suscitant « l’attachement et la fierté » (p.69), le ghetto de la fin du siècle passé, quant à lui, est caractérisé par l’économie informelle, le sous-emploi, le chômage de masse, l’économie de la drogue ainsi que la croissance de l’économie criminelle. Le ghetto américain a subi également une désertification des organisations publiques et un retrait massif des politiques et dispositifs sociaux.

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07

Pour une sortie de mar­gi­na­li­tés

À partir de l’étude de la ceinture noire étasunienne et de la ceinture rouge française, Wacquant propose une analyse large pour dégager des catégories différentes de la marginalité urbaine des sociétés industrielles avancées. Ces catégories sont une forme de classement dont l’enjeu est de s’en servir comme d’un outil intellectuel et politique pour approcher et lutter contre les inégalités urbaines.

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08

Conclusion

L’étude comparée des zones de la marginalité urbaine de deux sociétés postindustrielles montre les différences et ressemblances des processus de production des périphéries ainsi que des centres. L’ouvrage de Wacquant, tout en ethnographiant ces espaces, propose des pistes aux politiques urbaines afin de faire face à ces processus de différenciation des territoires. Il appelle à rétablir et étendre les services de l’Etat afin de garantir une distribution territoriale équitable des biens publics. Tout au long de l’ouvrage, et notamment dans l’exemple américain, l’enquête montre l’impact désastreux du retrait de l’intervention étatiques.

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09

Zone critique

L’enquête réalisée par L. Wacquant réussit à montrer l’insuffisance des arguments qui témoignent de la ghettoïsation des banlieues en France durant les années 1990/2000. La situation américaine décrite par l’enquête montre la dislocation des ghettos. Avec la grande crise de l’industrie, la solidarité interne aux populations qui formaient les ghettos s’est étiolée. Fini le temps des espaces communautaires d’autosuffisance et de lutte contre la domination classiste et raciale et s’ouvre celui de l’hyper-ghetto. Cependant, l’appel à une intervention de l’État pour sauver les banlieues du spectre de la ghettoïsation relève d’un contre-sens.

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Parias urbains. Ghetto, banlieues, Etat. Une sociologie comparée de la marginalité sociale, Paris, La Découverte, coll. « La Découverte/Poche », 2007.

Du même auteur – Pierre Bourdieu (avec Loïc Wacquant), Réponses. Pour une anthropologie réflexive, Paris, Éditions du Seuil, 1992. – Les Prisons de la misère, Paris, Raisons d'agir, 1999. – Corps et Âme. Carnets ethnographiques d'un apprenti boxeur, Marseille, Agone, 2001.

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