
Océaniens
Histoire du Pacifique à l’âge des Empire
Description
Cet ouvrage est la première étude synthétique en langue française consacrée à la rencontre de deux mondes entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XXe siècle, l’Europe (et, à un moindre degré, l’Amérique du Nord et du Sud européennes) et le Pacifique, au travers de l’histoire des origines et du développement de l’impérialisme européen et américain dans cette partie du globe.
Sommaire
01Introduction
L’ouvrage constitue une histoire à la fois accessible et neuve de la colonisation du Pacifique pendant un long XIXe siècle, prenant ainsi pour thème un chapitre particulièrement méconnu de l’histoire mondiale. C’est assez dire la lacune que vient combler le livre de Nicholas Thomas. Essentiellement dans la bibliographie en langue française d’ailleurs, les études océaniennes étant beaucoup plus nombreuses en langue anglaise.
Ce titre se fonde sur une démarche et une approche originales. Nicholas Thomas, en effet, ne retrace pas par le menu la progression, qui semble aussi inéluctable qu’implacable, de l’implantation européenne (et américaine, des États-Unis au Pérou) dans les archipels océaniens. À la place, il propose le récit des itinéraires croisés de nombreux individus, aussi bien européens qu’océaniens ou américains, qui sillonnent le Pacifique en tous sens, et le relient à toutes les parties du monde. Ce livre est donc en quelque sorte l’histoire d’un rétrécissement progressif de la planète.

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02La London Missionary Society
La London Missionary Society fut fondée en 1795 par des protestants britanniques. Rapidement, elle s’attira les faveurs d’un nombre croissant de donateurs, contributeurs, souscripteurs et autres philanthropes. C’était une institution non-dénominationnelle, c’est-à-dire qui n’était pas liée à un culte protestant en particulier. On y trouvait ainsi des anglicans de tendance évangélique, c’est-à-dire low Church, par opposition aux anglicans high Church, inclinant vers le catholicisme, des méthodistes (une branche dissidente de l’anglicanisme), des congrégationalistes, des baptistes et des presbytériens (calvinistes écossais).
Dès sa fondation, la Société décide de commencer son œuvre missionnaire par le Pacifique, et en particulier par Tahiti, un espace qui semble une terre quasiment vierge pour le prosélytisme chrétien. À ce choix de l’Océanie, plusieurs raisons. Tout d’abord, les sacrifices humains et l’anthropophagie pratiqués par les cultes traditionnels du Pacifique étaient particulièrement mal perçus en Grande-Bretagne. Par ailleurs, le roi Charles III d’Espagne avait envoyé une mission catholique au royaume de Tahiti dans les années 1770. Le protestantisme se devait donc de répliquer à cet expansionnisme de la « mission italienne », pour employer l’expression très péjorative qu’employaient les Britanniques des XVIIe et XVIIIe siècles pour désigner le catholicisme.

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03La rencontre de deux mondes
Depuis les grands voyages d’exploration des navigateurs européens à la fin du XVIIIe siècle (Wallis, Cook et Vancouver pour les Britanniques, Bougainville et La Pérouse pour les Français), des contacts rapprochés se sont établis entre Européens et Océaniens.
Pour ces derniers, le contact avec les Européens se traduit, sur le plan sanitaire, par une véritable catastrophe. En effet, dès les premiers contacts avec les matelots venus d’Europe, une pluie de pathologies s’abat sur les habitants des archipels du Pacifique : maladies vénériennes tout d’abord (les rapports sexuels entre marins européens et femmes océaniennes étant fréquents au point d’être quasiment systématiques) mais aussi fièvres intermittentes diverses, maux de tête, affections cardio-vasculaires, maux de dos, scrofule, dysenterie, phtisie. Ce catalogue d’affections n’est pas exhaustif. Mais, même limité, il témoigne amplement de la tragédie qu’a représentée pour les Océaniens l’entrée en contact avec les Européens.

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04Les débuts de la conquête
La stratégie de conquête des élites sociales mises en œuvre par la London Missionary Society à Tahiti va néanmoins porter ses fruits en peu d’années. En 1803, le roi de Tahiti Pomare II avait appris à lire et à écrire en caractères latins et à maîtriser la langue anglaise. C’est à peu près à la même époque que les missionnaires protestants britanniques mirent au point un alphabet tahitien. Jusqu’alors en effet cette langue n’était pas un idiome écrit. La découverte de l’écriture par les insulaires sera l’un des faits les plus marquants de cette rencontre de deux mondes, les Océaniens assimilant l’acte d’écrire à une forme de pouvoir d’ordre surnaturel.

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05Des médiateurs culturels : les beachcombers
Depuis la fortune critique de Robinson Crusoé, la figure du naufragé constitue un motif obligé de l’exotisme littéraire.
En Océanie, la figure la plus proche du naufragé, c’est celle du beachcomber, littéralement « peigneur de plage », dont les va-et-vient consistent en des traversées de plage en plage. Il s’agit d’un aventurier Européen, généralement ancien matelot, qui a décidé de demeurer dans les archipels du Pacifique, de s’y établir de manière plus ou moins définitive et d’y mener une vie aussi proche que possible de celle des îliens pour des hommes habitués à la civilisation européenne.
Pendant tout le XIXe siècle, les beachcombers seront les principaux intermédiaires entre les peuples de l’Océanie et la civilisation européenne moderne. Le plus souvent commerçants ou trafiquants, parfois marins reliant les îles entre elles, souvent également mercenaire encadrant les forces armées des chefs océaniens ou conseillers politiques, militaires et/ou techniques des mêmes chefs, acclimatant les techniques européennes dans le Pacifique, les beachcombers joueront pendant toute la période étudiée par Nicholas Thomas un rôle absolument essentiel et déterminant : celui de médiateur culturel, assurant « l’hybridation » des civilisations.

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06La France dans le Pacifique
Si, à la fin du XVIIIe siècle, la Grande-Bretagne est toute-puissante dans le Pacifique, sauf en Micronésie où l’Espagne représente la puissance dominante (mais c’est une zone qui n’est pas étudiée par Nicholas Thomas) à partir des années 1820-1840 la France devient dans la région une force avec laquelle il faut compter, en fait la deuxième puissance locale. Un état de fait qui s’inscrit dans le cadre des nouvelles ambitions coloniales françaises à l’époque de la Restauration et de la Monarchie de Juillet.
L’action de la France se matérialise notamment par l’envoi de missions catholiques, qui viendront contrebalancer le caractère confessionnel jusqu’alors « monocolore » protestant de l’Océanie (sauf, là encore, en Micronésie, du fait de la colonisation espagnole). Ces missions catholiques, cependant, se tiendront éloignées, totalement ou partiellement, des bastions protestants qu’étaient et que sont toujours les Fidji, les Samoa ou encore Tonga. Si, chez les protestants, les méthodistes étaient particulièrement nombreux parmi les missionnaires, chez les catholiques, c’est la congrégation d’origine française des Maristes qui sera particulièrement bien représentée.
Ses religieux, notamment, seront très actifs dans la future Polynésie française (Tahiti, îles Marquises, îles de la Société, îles Tuamotu, îles Gambier) et, surtout, en Nouvelle-Calédonie, qu’ils évangéliseront presque entièrement et où ils exerceront longtemps une influence prépondérante. Les premiers ethnologues s’intéressant à la culture canaque seront d’ailleurs des religieux maristes, ainsi le Père Maurice Leenhardt, que le leader indépendantiste Jean-Marie Tjibaou considérait comme le père de l’anthropologie locale.

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07Une nouvelle histoire de la colonisation du Pacifique
Le livre de Nicholas Thomas tranche avec la bibliographie habituelle relative à l’Océanie sur au moins deux points essentiels, centraux, qui font toute la singularité de l’ouvrage.
Le premier de ces deux points permet d’éclairer sous un jour neuf la vision qu’ont les Océaniens de la puissance coloniale. On peut dire, d’une certaine manière, qu’il s’agit en l’occurrence d’une véritable entreprise de « renversement du regard ». Ainsi, avec l’ouvrage de Nicholas Thomas, les insulaires du Pacifique ne sont-ils plus passifs, mais interagissent constamment avec les Européens. Ils apprennent autant à ces derniers que le colonisateur peut apporter d’informations et d’innovations techniques aux habitants de l’Océanie.

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08Conclusion
À l’âge des Empires (fin du XVIIIe siècle-début du XXe siècle), l’irruption dans la réalité océanienne d’un ordre chrétien, essentiellement protestant d’abord, soutenu par les chefs et organisé pour le maintien du pouvoir traditionnel a remodelé de fond en comble tous les domaines de la vie quotidienne : la spiritualité au premier chef, bien entendu, mais aussi l’habillement, l’alimentation, l’architecture, le sexe, le travail, la technique, les relations sociales. Le quotidien dans son ensemble a été radicalement transformé pendant cette centaine d’années, comme il ne l’avait jamais été dans le Pacifique depuis des milliers d’années.

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09Zone critique
Le principal reproche que l’on peut adresser à cet ouvrage est à la fois une qualité et un défaut, ce qui témoigne de son ambition et que l’auteur revendique pleinement : son caractère « éclaté », non-linéaire. Si cet angle de traitement présente un certain nombre de points positifs et d’avantages, il n’en demeure pas moins problématique pour une connaissance factuelle, précise et institutionnelle des sociétés océaniennes étudiées. La lecture d’un ouvrage plus classique sur le sujet constituerait ainsi un complément bien utile. Bien souvent, le lecteur a l’impression de sauter à pieds joints à travers les archipels, les peuples, les époques, les thèmes, les problématiques. Un récit un peu moins tronqué et un peu plus suivi aurait permis de familiariser de manière plus efficace le lecteur avec cet univers qui, pour un Européen sans connaissances particulières dans ce domaine, est particulièrement étranger.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– Nicholas Thomas, Océaniens. Histoire du Pacifique à l’âge des Empires, Toulouse, Anacharsis, 2020.
Ouvrage – Hors du temps : histoire et évolutionnisme dans le discours anthropologique, Paris, Belin, 1998.

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