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Noms d’oiseaux

Thomas Bouchet

L’insulte en politique de la Restauration à nos jours

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Description

Quand on pense insulte en politique, on pense souvent divertissement pour celui qui contemple la vie politique sans y prendre part. La politique devient politique spectacle. Alors pourquoi insulter ? Est-ce un plaisir de troubler, de nuire ou un manque de contrôle ?

Une arme défensive ou offensive face à ses adversaires ? En revenant sur 13 situations d’insulte en politique en France de la Restauration à nos jours, l’historien Thomas Bouchet montre combien l’insulte est une modalité du combat politique à part entière.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

La plus célèbre des insultes de ces dernières décennies est probablement le « Cass’toi alors, pauv’con » lancée par Nicolas Sarkozy, alors Président de la République, le 23 février 2008. Elle a la particularité de ne s’inscrire dans aucun combat politique, la cible étant un inconnu.

L’orateur s’est laissé emporter par son caractère impulsif, mais ses paroles n’ont débouché sur rien de durable. Or l’insulte en politique ne se résume pas seulement à des saillies vociférées sous le coup de la colère, mais s’inscrit dans un processus plus large. L’insulte, étymologiquement « sauter sur, assaillir », est un acte ou une parole qui offense, qui blesse. Elle peut donc être sujette à interprétation, d’autant plus dans le milieu politique où les idées se font face.

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02

Ca­rac­té­ri­ser l’insulte

Beaucoup de paramètres entrent en compte pour que des mots deviennent insulte.

À quel moment un propos, une imitation, un geste, un dessin, se transforme-t-il en un acte offensant ? L’insulte prend place dans une relation triangulaire : celui qui insulte, celui qui est insulté et un tiers – témoin, proche, juge, journaliste … Le rôle de cette personne tierce est déterminant car c’est elle qui qualifie l’attaque. Or chacun, en fonction de ses liens avec les protagonistes, de ses idées, de son rôle, de son vécu, de son seuil de tolérance, perçoit et interprète différemment la situation. La caractérisation d’une insulte relève ainsi toujours d’une part de subjectivité.

En 1922, la nature des réactions provoquées par l’expression du communiste Paul Vaillant-Couturier « Poincaré-la-Guerre », à propos du Président du Conseil, symbolise une limite qu’il ne fallait pas franchir pour ses adversaires. Le propos n’est en effet qu’un élément de l’ensemble de l’insulte communiste que constitue le débat sur les responsabilités de la Première Guerre mondiale. « Poincaré-la-Guerre » s’inscrit dans une offensive bien plus ambitieuse où les communistes font une pratique « systématique, suivie et ordonnée » de l’insulte au service d’objectifs politiques.

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03

Ce que veut dire l’insulte

Une insulte est très souvent le reflet du contexte de tension dans lequel elle prend forme. La caricature Le Ventre législatif d’Honoré Daumier, qui représente des députés en animaux dans des situations fâcheuses, est publié dans une période où l’insulte est quasi-quotidienne : la Monarchie de Juillet, particulièrement instable de 1830 à 1834.

Les attaques vont jusqu’à être dirigées contre le roi Louis Philippe lui-même, surnommé « Lapoire ». La prolifération des insultes dans les journaux fait alors partie intégrante du combat politique, preuve que l’insulte n’est pas que verbale. Alors que le régime en place mène une politique axée sur le maintien de l’ordre, l’opposition utilise les journaux pour défendre la liberté d’expression. Des lois répressives mettent finalement un terme à cette séquence d’insulte par l’image.

« Une insulte, c’est bien davantage que la fulguration d’une image, d’un mot ou d’un geste. C’est un maillon éclatant dans une longue chaîne » écrit Thomas Bouchet. En 1823, l’assaut mené contre la monarchie pose la question des limites du parlementarisme sous la Restauration et rappelle que le sujet de la Révolution, extrêmement sensible, demeure un ressort important du conflit politique. Plus tard, en 1892, la violence politique entre Georges Clemenceau et Paul Déroulède, qui iront jusqu’au duel, traduit une crise du régime au moment de l’affaire de corruption liée au percement du canal de Panama. Cet épisode participe directement d’un abaissement des réputations individuelles et des mœurs parlementaires, à une période où le rôle des députés est déterminant dans les orientations politiques du pays.

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04

La « pro­li­fé­ra­tion » de l’insulte en dehors du cadre par­le­men­taire

Certaines insultes se démarquent par leur longévité, à l’image du sobriquet « Napoléon le Petit » lancé à Napoléon II par Victor Hugo le 17 juillet 1851 à la tribune de l’Assemblée législative de la IIe République. Cette inscription dans le temps s’explique par le fort impact de l’insulte sur le moment, mais aussi par la reprise que Victor Hugo en a fait dans l’ensemble de son œuvre et par la persistance de l’anti-bonapartisme dans la culture politique de la France contemporaine.

En effet, alors qu’il est en exil à l’été 1852, Victor Hugo écrit son pamphlet « Napoléon le Petit ». L’insulte quitte alors son cadre initial pour s’installer de manière écrite et se fixer dans la durée. Le dictionnaire Larousse l’érige même en haut fait de l’histoire républicaine en 1872. L’insulte est rythmée, associe une attaque physique et morale, induit une comparaison avec l’oncle Napoléon Ier…autant d’éléments qui font que « Napoléon le Petit » est encore présent dans l’héritage du Second Empire. Preuve de sa capacité à traverser les périodes, Nicolas Sarkozy en a fait l’objet de nouvelles formulations durant son mandat de Président de la République, surnommé « le petit Nicolas » ou « Naboléon ».

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05

Une pratique irrégulière dans le temps

L’histoire de l’insulte dans l’espace parlementaire français n’est pas un long fleuve tranquille. Après le « bouillonnement » d’insultes des années de la Révolution, les temps du Consulat, de l’Empire et du parlementarisme censitaire sont plus calmes. La fréquence des insultes devient à nouveau plus intense dans la deuxième moitié du XIXe siècle.

Parmi les « nombreuses tempêtes », l’affaire Dreyfus représente une crise majeure et une phase décisive du déchaînement de l’insulte, entraînant une rapide dégradation de la relation politique. L’antisémisime se déchaîne dans le pays comme dans l’Assemblée. Les insultes « À bas les juifs ! » et « Morts aux juifs » entretiennent le tumulte ambiant au gré des rebondissements du procès. Le tournant d’un siècle à l’autre est ainsi très certainement le point culminant de la pratique de l’insulte politique dans la France contemporaine. Depuis 1958 et la mise en place de la Ve République française, la virulence des échanges parlementaires semble être en recul.

Mais recul ne veut pas dire disparition. Il y eut bien la violente campagne occasionnée par la Loi Veil de 1974. Et il y eut aussi en 1984, alors que cela n’était pas arrivé depuis 34 ans, le vote par l’Assemblée nationale de la censure contre trois députés ayant proféré des insinuations sur le passé du Président de la République François Mitterrand. Les propos tenus laissent une ambiguïté concernant la période évoquée, durant la Deuxième Guerre mondiale ou après. Si « en vérité, ce qui se passe […] ne ressemble que d’assez loin à ce qui a caractérisé jusqu’alors l’histoire de l’insulte aux chambres », cet épisode permet un constat : l’occupation allemande travaille encore en profondeur la vie politique française.

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06

Libérez votre cerveau ! Traité de neu­ro­sa­gesse pour changer l’école et la société

L’ouvrage de l’historien Thomas Bouchet traduit un véritable « art de l’insulte », qu’il s’agisse des caricatures d’Honoré Daumier à l’extérieur du Parlement ou des mots de Victor Hugo dans son enceinte. L’insulte prend des formes différentes et ses fonctions peuvent être multiples : déstabiliser l’adversaire, le ridiculiser, l’avilir, le salir… Sa portée dépasse bien souvent le cadre parlementaire. L’insulte est une modalité du combat politique parmi d’autres et ses « phases de prolifération » semblent liées à une tension politique et la mise en débat de questions sensibles.

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07

Zone critique

L’ouvrage de Thomas Bouchet est le fruit d’un travail plus large mené collectivement par le laboratoire de recherche auquel l’historien appartient à l’université de Bourgogne. En se concentrant sur quelques épisodes d’insultes dans le cadre parlementaire français, l’ouvrage permet de rendre ces recherches plus accessibles à un public non-historien.

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Thomas Bouchet, Noms d’oiseaux. L’insulte en politique de la Restauration à nos jours, Paris, Stock, 2010.

Du même auteur – Avec Leggett M., Verdo G., Vigreux J. (dir.), L’insulte (en) politique, Europe et Amérique latine du XIXe siècle à nos jours, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2005

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