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Couverture de 'Noir'

Noir

Michel Pastoureau

Histoire d’une couleur

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Description

"Noir : Histoire d'une couleur" de Michel Pastoureau, est un ouvrage qui explore l'histoire culturelle, sociale et artistique de la couleur noire en Occident depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours. Pastoureau, historien et spécialiste des couleurs, des symboles et de l'héraldique, examine comment le noir a été perçu, utilisé et interprété à travers différentes périodes historiques. Le livre aborde les associations symboliques du noir avec la mort, le mal, le deuil, mais aussi avec le pouvoir, l'élégance et la simplicité.

Pastoureau traite de la place du noir dans la mode, l'art, la religion et les emblèmes sociaux, en montrant comment ses significations et ses usages ont évolué en fonction des contextes culturels et historiques.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Ce n’est qu’à la fin du XXe siècle que le thème de la couleur entre dans le champ des études historiques et devient un aspect important de l’histoire des pratiques sociales.

Véritable gageure pour l’historien, l’étude des couleurs place le chercheur devant une série d’obstacles : documentaires d’abord, car les sources premières (œuvres d’art, objets, images) altérées par le temps ne nous parviennent pas dans leur état originel et ne nous apparaissent pas sous la même lumière que jadis. Obstacles sémantiques ensuite, car les mots désignant les couleurs fluctuent selon les langues, les lieux, les époques. Obstacles épistémologiques enfin, car il faut se méfier des anachronismes et de notre propension à plaquer nos représentations et catégorisations sur le passé que nous tentons de reconstituer : la distinction entre couleurs chaudes et froides ou entre couleurs primaires et secondaires par exemple, la perception des contrastes et de la complémentarité des couleurs n’ont pas toujours eu cours et sont le résultat de constructions culturelles.

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02

Une ambivalence originelle

Le noir occupe, pour des raisons naturelles, une place particulière dès la naissance de l’humanité : l’homme est un animal diurne ; il craint la nuit obscure. La maîtrise du feu, il y a environ 500 000 ans, a constitué à cet égard un tournant majeur pour l’Homo erectus. Elle a fait reculer la terreur initiale, même si celle-ci a laissé une empreinte durable, éternelle peut-être, dans l’imaginaire humain. En témoignent toujours nos peurs, mais aussi les mythologies de la création qui, dans de nombreuses cultures, mettent en scène de puissantes divinités nocturnes, à la symbolique ambivalente porteuse tout à la fois de vide, de mort, de détresse, et de fécondité, d’énergie. La nuit est l’origine, la source initiale de la vie. Nyx, déesse grecque de la nuit, est ainsi fille de Chaos, le vide premier, mais aussi mère d’Ouranos et de Gaïa, le ciel et la terre.

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03

Fiat lux !

Dès le IIe siècle av. J.-C., la face néfaste du noir l’emporte : l’hora nigra n’est autre que la mort, les magistrats de la Rome impériale portent du noir lors des funérailles, la nuit (nox) est nuisible (noxius). Cette connotation péjorative est également présente dans le christianisme des premiers temps : le noir est la couleur de l’enfer, des impies, de la malédiction. Il s’oppose à la lumière divine. Le corbeau est oiseau de malheur quand la blanche colombe n’est que pureté, espérance et vertu.

Si le blanc alors est utilisé pour les fêtes du Christ, des vierges, des anges, le rouge pour les apôtres et les martyrs, le noir est la couleur de la pénitence et des défunts. Après l’an mil, explique Michel Pastoureau, « le noir fait son entrée dans la palette du Diable et devient pour plusieurs siècles une couleur infernale » (p. 58). Dans l’art religieux, en particulier la sculpture peinte, on utilise le noir dans les représentations de l’enfer lors du Jugement dernier. Un foisonnant bestiaire de créatures nocturnes accompagne Satan : ours, boucs, sangliers, chats, loups, chouettes, chauve-souris, mais aussi animaux chimériques comme l’aspic, le basilic ou le dragon. Les artistes utilisent un noir très saturé pour symboliser l’opacité diabolique qui occulte la légèreté et la transparence divine.

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04

La couleur du pouvoir

Les pouvoirs politiques et économiques s’approprient également le noir. Il figure d’abord parmi les couleurs de l’héraldique féodale qui ne lui attribue pas de connotation négative. Au contraire, dans la littérature médiévale, même si teint pâle et chevelure blonde sont l’apanage des bons, le chevalier noir – tel Tristan ou Lancelot – est souvent un héros animé de bonnes intentions. Plus encore, dès la fin du XIIIe siècle, la couleur noire devient symbole d’autorité et de vertu morale, en plus d’être adoptée par le patriciat urbain. Elle est également portée par divers corps de métiers ayant trait au droit, au savoir et à l’administration naissante.

L’organisation et la réglementation de la profession de teinturier et les progrès techniques qui permettent de fabriquer des étoffes d’un noir aussi beau que celui des fourrures de zibeline expliquent en partie la réhabilitation de cette couleur. Il faut cependant rappeler l’épisode de la Grande Peste des années 1346-1350 qui a décimé l’Europe du tiers de ses habitants : le fléau est vécu comme une punition divine, et le noir devient la couleur de la repentance et de la quête de rédemption. Les lois somptuaires codifient, en signe de pénitence, l’usage vestimentaire des couleurs et proscrivent les excès en tous genres. Elles obligent une grande partie de la population à se rabattre sur le blanc ou les couleurs sombres comme le brun, le gris et le noir. Marchands et banquiers en particulier doivent, par leur vêtement, exprimer vertu et piété.

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05

La relecture des Écritures

L’apparition de l’imprimerie et l’amélioration de la qualité de l’encre noire et du papier blanc au milieu du XVe siècle viennent modifier radicalement la perception sociale des couleurs. La tradition médiévale des livres polychromes disparaît progressivement au profit des écrits et des images en noir et blanc. Dans le même temps, la Réforme protestante assoit le statut particulier de ces deux couleurs. Morale et normes sociales puritaines sont en effet largement diffusées par les livres imprimés. En outre, la « chromophobie » de réformateurs comme Zwingli, Calvin, Melanchton ou Luther dicte les codes esthétiques des sociétés réformées et expulse du temple et des habitations les couleurs vives ainsi que toute forme d’ostentation.

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06

Le rôle des sciences et des techniques

Au-delà de la dimension spirituelle et symbolique des couleurs, l’histoire des sciences et des techniques est tout aussi éclairante. En effet, l’évolution de la perception sociale et de l’utilisation des couleurs doit s’analyser à la lumière de la maîtrise progressive de la fabrication et de l’utilisation des pigments par divers groupes professionnels : teinturiers, fabricants de pigments, verriers, peintres, imprimeurs, etc.

De même, la compréhension du phénomène de la couleur par la science optique, longtemps balbutiante, a représenté un tournant décisif dans notre perception du monde : au XVIIe siècle, Johannes Kepler (1571-1630) et surtout Isaac Newton (1642-1727) appréhendent la lumière en tant que phénomène strictement physique. Newton parvient à décomposer la lumière blanche du soleil en plusieurs couleurs et distingue les sept couleurs de l’arc-en-ciel : il n’y inclut ni le noir ni le blanc, durablement exclus du spectre chromatique. Une fois expliquée et mesurée, la couleur perd aussi de son mystère. À la même époque, les découvertes du graveur Christoffel Le Blon (1667-1741), qui parvient à réaliser le tirage superposé du bleu, du rouge et du jaune, permettent d’obtenir toutes les couleurs et confèrent aux trois couleurs de base un statut privilégié au sein d’une gamme chromatique qui sera bientôt divisée en couleurs primaires et couleurs secondaires.

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07

Conclusion

Qu’en est-il aujourd'hui de ce noir polysémique ? Craint, adulé, source de vie et de mort, le noir a cristallisé, au fil du temps, les enjeux culturels, économiques, sociaux, religieux, techniques des sociétés occidentales.

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08

Zone critique

Le travail de Michel Pastoureau s’inscrit dans la mouvance de la recherche historique s’attachant – depuis l’émergence de l’École des annales et de l’Histoire des mentalités dans les années 1920, avec Lucien Febvre et Marc Bloch – à donner une place à l’individu, à ses représentations, ses émotions, son environnement et ses pratiques quotidiennes.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Noir : Histoire d’une couleur, Le Seuil, 2008.

Du même auteur – L'Étoffe du diable, une histoire des rayures et des tissus rayés, Seuil, 1991. – Bleu. Histoire d'une couleur, Le Seuil, 2002. – L'Ours. Histoire d'un roi déchu, Le Seuil, 2007. – L'Art de l'héraldique au Moyen Âge, Le Seuil, 2009. – Bestiaires du Moyen Âge, Le Seuil, 2011. – Vert. Histoire d'une couleur, Le Seuil, 2013. – Rouge : Histoire d'une couleur, Le Seuil, 2016.

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