
Nations et nationalisme depuis 1780
Programme, mythe, réalité
Description
"Nations et nationalisme depuis 1780" est une analyse approfondie du concept de nationalisme et de son évolution depuis le 19e siècle. Hobsbawm, historien britannique, montre comment le nationalisme, initialement lié à la gauche et au libéralisme, a progressivement évolué vers des positions d'extrême-droite. L'auteur adopte une approche moderniste du nationalisme, le considérant comme un phénomène né de la modernité et de la constitution des États-nations au 19e siècle.
Il refuse de définir la "nation" de manière abstraite, préférant analyser les manifestations concrètes du nationalisme à travers l'histoire. Hobsbawm s'intéresse notamment au nationalisme postcolonial et à la manière dont il a permis à certains groupes d'éviter l'exclusion.
Sommaire
01Introduction
Le présent ouvrage est basé sur les Wiles Lectures, conférences données par Eric Hobsbawm en 1985 à la Queen University de Belfast, et qui suivent de quelques années un premier recueil codirigé avec Terence Ranger sur le thème de l’« invention de la tradition ». Dans ce dernier, il montrait déjà comment l’émergence des nations s’accompagnait de la recréation de traditions passant pour immémoriales, qui permettait de raffermir une appartenance commune et de légitimer la nouvelle forme de l’État.
Hobsbawm s’affirme ainsi, aux côtés d’auteurs comme Ernest Gellner, Miroslav Hroch ou Benedict Anderson, comme partisan de l’approche moderniste ou « constructiviste » du nationalisme, qui insiste sur la construction des nations et leur instrumentalisation successive par des acteurs politiques, à la suite de divers processus modernes comme l’industrialisation, l’urbanisation, le développement d’un capitalisme de l’imprimé et la démocratisation de la vie politique, tous donnant lieu à des sociétés de plus en plus homogénéisées – approche opposée à celle des primordialistes, qui mettent en avant un passé culturel plus ancien de la nation, lié à des caractéristiques inhérentes aux peuples.

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02La nation, un phénomène moderne
En choisissant d’associer les deux termes de nations et de nationalisme dans le titre de son ouvrage, comme l’avait fait Gellner avant lui , Hobsbawm revendique une position moderniste : les nations ne peuvent être pensées hors du cadre du nationalisme apparu au XIXe siècle, né de la modernité et de la constitution des principaux États-nations, et érigé en idéologie politique.
Face à l’approximation des définitions tant objectives que subjectives qui s’y rapportent, il refuse de caractériser la « nation » a priori et adopte une position agnostique (p. 25).

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03La naissance des nations et le rôle de l’État
Pour les penseurs libéraux, défenseurs du « principe des nationalités » en Europe de 1830 à 1880, la nation s’impose comme une nécessité afin de former des unités de développement viables. Elle est en même temps une étape du progrès de l’humanité, vers des sociétés de plus en plus vastes. Trois critères sont décisifs dans la constitution d’une nation : l’association historique d’un peuple à un État actuel ou passé, l’existence d’une élite culturelle établie de longue date avec une tradition littéraire (Allemagne, Italie) et la preuve d’une capacité de conquête.
Cette théorie libérale de la nation, qui n’est encore portée que par une élite économique et culturelle, s’appuie sur les symboles et les sentiments d’un protonationalisme populaire déjà existant : plusieurs idiomes, à partir desquels les intellectuels bourgeois forgent une langue nationale codifiée, des traditions culturelles et des rituels religieux, dont ils s’inspirent pour bâtir leur « religion civile » (hymne, drapeau), et enfin des formes locales ou régionales d’appartenance collective, qu’ils étendent. Ce protonationalisme, s’il rend plus facile la tâche du nationalisme en lui offrant une base solide et le prestige du passé, reste cependant insuffisant pour former une nation : c’est le rôle de l’État.

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04La transformation du nationalisme en idéologie de masse
Hobsbawm adopte la classification de Miroslav Hroch, qui distingue trois phases dans le développement des mouvements nationaux : une première phase, purement culturelle, de redécouverte du folklore ; une phase libérale, au milieu du siècle, dans laquelle une « minorité agissante » se saisit de l’idée nationale et revendique des changements politiques ; enfin la troisième phase, où le nationalisme acquiert un soutien de masse, celui du peuple qu’il est censé représenter. La période postérieure à 1870 est celle qui intéresse le plus directement Hobsbawm, dans la mesure où les masses populaires s’approprient alors le nationalisme, et où celui-ci dépasse le but initial que lui avait fixé l’État.
Ce nationalisme populaire est le fruit de deux dynamiques : celle, politique, de la réception des arguments nationalistes de l’État, qui se diffusent dans toute la société ; et celle, économique, de la réaction des groupes traditionnels de la petite bourgeoisie face aux conséquences de la modernité, à savoir la naissance de nouvelles couches sociales liées à l’industrialisation et à des mouvements massifs de migrations, sur fond de Grande Dépression. Par peur du déclassement, alors que l’État choisit une langue nationale unique et développe l’instruction – menaçant ainsi leur capital culturel et social –, ces couches moyennes transforment le nationalisme en insistant sur ses caractères ethnolinguistiques.

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051918-1950 : l’apogée du nationalisme
Avec l’effondrement des empires et la proclamation du principe wilsonien d’« autodétermination des peuples », le nationalisme devient une force majeure dès 1918.
Mais l’application de ce principe se révèle rapidement problématique, car il exige de faire coïncider les frontières étatiques avec celles de nationalités et de langues, alors que la plupart des jeunes États (Tchécoslovaquie, Pologne, Roumanie, Yougoslavie) restent multinationaux ou pluriethniques. Mené à l’extrême, le programme d’une nation territoriale homogène pouvait déboucher sur des expulsions ou exterminations. Pour cette raison, les frontières issues du traité de Versailles sont devenues immuables, ce qui a consacré le nationalisme des États-nations existants et imposé la mue des autres mouvements nationalistes en séparatismes (gallois, catalan, basque).
Durant cette période, les nouveaux médias (presse, cinéma, radio) et les compétitions sportives (football, J.O.) deviennent de nouveaux vecteurs du nationalisme, qui s’étend jusqu’aux populations les moins politisées, et on assiste au retour d’un sentiment national porté par la gauche, laquelle mène le combat antifasciste selon une ligne nationaliste.

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06Après la guerre froide, quel avenir pour le nationalisme ?
Pour Hobsbawm, les questions nationales de l’après 1989 en Europe ne sont que les « affaires en suspens de 1918-1921 », l’URSS ayant retardé l’effondrement de l’Empire russe. Dans la phase contemporaine, le nationalisme n’incarne plus un projet positif de construction d’États-nations, de mouvements unificateurs ou émancipateurs, mais plutôt une volonté de séparation ou de division portée par des groupes ethniques.
Face aux transformations socioéconomiques rapides de la fin du XXe siècle et à la mobilité massive des populations, il a pu être considéré comme un « substitut de facteurs d’intégration dans une société qui se désintègre » (p. 319, d’après Hroch). Les mouvements nationalistes ont ainsi été réduits à des réactions de faiblesse et de peur vis-à-vis de boucs-émissaires étrangers, transcrivant une volonté d’ériger des barrières face aux tendances modernes.

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07Conclusion
À l’issue de cette lecture, on comprend mieux la position agnostique que prônait Hobsbawm : il est en effet difficile de connaître la nation a priori et de la définir de manière abstraite, étant donné que le nationalisme a été porté par des groupes et a fait naître des entités historiques qui étaient aux antipodes les uns des autres.

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08Zone critique
Nations et nationalismes présente une synthèse très complète des travaux des penseurs de l’approche moderniste des années 1970-1980 sur le nationalisme : E. Gellner, M. Hroch, B. Anderson, J. Breuilly, etc. Dans la filiation de Gellner, Hobsbawm considère que l’État est le principal agent du nationalisme au XIXe siècle, à travers l’homogénéisation culturelle de la société par l’école et l’imposition d’une langue nationale, qui répondent en même temps à des exigences économiques.
C’est peut-être dans la surévaluation des facteurs économiques et de l’efficacité des stratégies étatiques, due à son engagement marxiste, que l’analyse d’Hobsbawm pêche par moments. Le chapitre dédié au protonationalisme semble ainsi un peu léger, et tend à négliger l’importance des symboles ou facteurs culturels préexistant qui ont pu servir à forger l’identité nationale, sur lesquels d’autres auteurs, comme Anne-Marie Thiesse ou Anthony D. Smith, ont davantage insisté.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780. Programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, Folio Histoire, 2014 [1990].
Du même auteur – Avec Terence Ranger, L’Invention de la tradition, Paris, Éditions Amsterdam, 2012. – L’Âge des extrêmes. Le court vingtième siècle (1914-1991), Bruxelles, Éditions Complexe, 2003.

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