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Narrative and numbers

Narrative and numbers

Aswath Damodaran

Relier le récit à la valorisation

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Description

En 2014, Uber lève des fonds sur une valorisation d'environ dix-sept milliards de dollars. Un investisseur connu, Bill Gurley, défend le chiffre par une histoire : Uber va rafler le marché mondial du taxi. Un professeur de finance de la Stern School, Aswath Damodaran, sort sa calculatrice et publie une valeur bien plus basse, autour de six milliards. La différence entre les deux ne tient pas à une erreur de calcul. Elle tient à deux récits différents sur ce qu'Uber allait devenir.

C'est le point de départ de son bouquin, Narrative and Numbers, paru en 2017. Damodaran passe sa vie à valoriser des entreprises, et il a fini par constater une chose gênante : les gens qui racontent de belles histoires sur les boîtes se méfient des chiffres, et les gens qui alignent des chiffres se méfient des histoires. Deux camps qui se toisent, chacun convaincu que l'autre bricole. Or une valorisation qui tient debout a besoin des deux.

Son livre est une tentative de réconcilier les conteurs et les compteurs — de montrer qu'un récit sans chiffres reste un joli conte, et qu'un tableur sans récit n'est qu'une suite de cellules sans âme. Le pont entre les deux, c'est là que se joue la valeur d'une entreprise, et souvent le prix qu'on paie pour se tromper.

La question que l’on se pose : Comment relier une histoire d'entreprise, forcément subjective, au chiffre froid d'une valorisation ?Ce que l’on va voir : On suit Damodaran quand il oblige le récit à passer par la moulinette des chiffres, et les chiffres à retrouver le récit qui les tient.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Deux tribus qui ne se parlent pas

Damodaran commence par une observation qu'il tient de trente ans de salles de cours et de conseils d'administration. Il existe deux types de gens face à une entreprise. D'un côté, les conteurs : les fondateurs, les commerciaux, une bonne partie des capital-risqueurs. Ils manient l'histoire, la vision, le grand marché à conquérir. De l'autre, les compteurs : les analystes financiers, les comptables, les gestionnaires de fonds. Ils manient les modèles, les ratios, les tableurs. Chaque tribu parle sa langue et considère l'autre avec une condescendance tranquille.

Le problème, c'est que chacune, laissée seule, dérape. Le conteur pur tombe amoureux de son propre récit. Il raconte une histoire tellement séduisante qu'elle finit par se déconnecter du réel : des marchés infinis, des marges qui ne baissent jamais, une croissance sans plafond. C'est ce que Damodaran appelle le récit qui s'emballe. Rien dans le récit ne le rappelle à l'ordre, parce qu'un récit, par nature, n'a pas de garde-fou.

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02

Chapitre 2 — Du récit au tableur, sans tricher

Le cœur du livre, c'est une méthode. Damodaran propose un chemin en plusieurs temps pour transformer une histoire en valeur, sans que la traduction trahisse l'histoire. On commence par raconter le récit de l'entreprise, aussi honnêtement que possible : que fait-elle, sur quel marché, contre qui, avec quel avantage. Pas encore de chiffres, juste le récit le plus fidèle qu'on puisse formuler.

Deuxième temps, le test du récit. Damodaran l'appelle son test en trois questions : l'histoire est-elle possible, plausible, probable ? Coloniser Mars, c'est possible mais peu probable. Grignoter dix pour cent du marché du taxi urbain, c'est plausible. Le test sert à écarter les récits impossibles et à hiérarchiser les autres. Un récit qui échoue à ce filtre ne mérite pas qu'on lui construise un tableur.

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03

Chapitre 3 — Uber vaut ce que son histoire peut porter

Pour montrer que sa méthode n'est pas un exercice de salle de classe, Damodaran revient sur Uber, en 2014, en temps réel. Bill Gurley défendait la valorisation de dix-sept milliards par un récit précis : Uber attaque le marché mondial du transport, un gâteau colossal, et va en capter une part énorme grâce à un effet de réseau qui écrase la concurrence. Belle histoire, cohérente, portée par un investisseur brillant.

Damodaran la prend au sérieux et la passe dans sa moulinette. Il pose ses propres hypothèses : Uber s'attaque au marché du taxi et de la voiture avec chauffeur, pas à toute la mobilité mondiale ; il en capte une part significative mais pas hégémonique ; il garde environ vingt pour cent de commission. Résultat de son tableur : une valeur autour de six milliards. Bien loin des dix-sept. La différence, encore une fois, n'est pas arithmétique. Elle vient d'un récit plus étroit sur le marché visé.

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04

Chapitre 4 — Quand le récit se cogne aux chiffres

Une fois posée, la méthode de Damodaran déborde largement la finance. Elle décrit une forme de discipline mentale : celle qui consiste à ne jamais laisser une histoire flotter sans lui demander ce qu'elle implique concrètement, et à ne jamais laisser un chiffre exister sans lui demander de quelle histoire il provient. C'est un principe d'hygiène intellectuelle autant qu'un outil d'évaluation d'entreprise.

Ce que la méthode dit de plus large, c'est que le récit et le chiffre se protègent mutuellement de leurs vices respectifs. Un récit sans contrainte chiffrée dérive vers le fantasme — il n'a aucune raison de s'arrêter, puisque rien ne le contredit. Un chiffre sans récit dérive vers le fétichisme — on lui prête une objectivité qu'il n'a pas, alors qu'il repose sur des hypothèses cachées. Mis face à face, ils s'obligent l'un l'autre à l'honnêteté. Le chiffre demande au récit : et si on te prend au mot, ça donne quoi ? Le récit demande au chiffre : au fait, pourquoi ce niveau-là et pas un autre ?

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05

Conclusion

Damodaran termine où il a commencé : avec l'idée qu'une valorisation n'est pas un verdict tombé du ciel mais une conversation entre une histoire et des chiffres. Uber ne valait pas six milliards ni dix-sept, il valait le récit qu'on parvenait à défendre, une fois ce récit traduit en flux de trésorerie et confronté à ce que le marché pouvait raisonnablement porter. Le tableur ne remplace pas le jugement, il le rend visible.

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