
Moi, petite entreprise
Enquête sur le régime de l’auto-entrepreneur
Description
Cet ouvrage est le produit d’une enquête menée sur le régime de l’auto-entrepreneur, créé en France en 2008 et impulsé sous la présidence de Nicolas Sarkozy dont le slogan était « travailler plus pour gagner plus ». L’enquête s’intéresse tant aux intentions politiques des promoteurs de ce dispositif qu’à l’expérience des auto-entrepreneurs, devenus plus d’un million d’inscrits aujourd’hui.
Tout en constatant l’hétérogénéité de cette population, Sarah Abdelnour donne des clefs de compréhension et d’analyse de ce nouveau régime du travail dans le paysage économique et social actuel.
Sommaire
01Introduction
« Tous entrepreneurs » est un label qui fait son apparition en France dans la loi programmatique de modernisation de l’économie, portée en 2008 par le président Nicolas Sarkozy, alors fraîchement élu. Il se situe dans la continuité du tournant politique inauguré en France trente plus tôt, au moment où l’on définit un nouvel objectif politique : « faire de la France un pays d’entrepreneurs ».

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02Une idée particulière de la création d’entreprise
Le qualificatif de « révolution », utilisé par l’un des grands promoteurs du régime de l’auto-entrepreneur, l’ancien secrétaire d’État, Hervé Novelli, pour décrire la mise en place de ce régime est contestable lorsque l’on prend en considération le fait que ce dispositif s’est développé à partir d’actions en faveur de la création d’entreprise inaugurée dès la fin des années 1970. Pour autant, il faut concéder le fait qu’il marque une mutation de sens et d’impact par rapport aux dispositifs précédents. Alors que ceux-ci représentaient essentiellement des aides à la création d’entreprises à destination des indépendants ou des chômeurs plus ou moins qualifiés, le nouveau régime de l’auto-entrepreneur est pensé davantage comme un instrument de cumul des revenus.

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03La figure consensuelle de l’entrepreneuriat populaire
Issu d’une famille politique étroite, celle de la droite libérale, le régime de l’auto-entrepreneur a été validé au cours des dix dernières années par une partie de la classe politique, notamment la gauche de gouvernement, mais aussi le monde associatif. Sarah Abdelnour nous donne les clefs pour comprendre cette apparente contradiction : il s’agirait autant d’un intérêt croissant de la gauche, depuis la fin des années 1980, pour la figure de l’entrepreneur et pour la libre entreprise que du retournement du discours de la droite et des institutions en charge de la création d’entreprise, que l’on observe depuis la fin des années 1990.
La sociologue explique que les ambitions de la création d’emplois, qui animaient le « tous entrepreneurs » de la fin des années 1970, cèdent progressivement la place à la figure hybride de l’entrepreneur occasionnel, pluriactif et cumulant différents revenus. Or, le cumul entre revenus de l’entrepreneuriat et aides sociales est particulièrement privilégié par ce pôle libéral du champ de la création d’entreprise. Pour Sarah Abdelnour, il est clair qu’il trouve dans l’argumentaire social de l’insertion un nouveau souffle, au prix d’une véritable instrumentalisation des politiques sociales.

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04Résistances face à l’« ultralibéralisme »
On compte deux grands types d’acteurs parmi les opposants au régime de l’auto-entrepreneur, qui organisent une résistance en fonction de positions hétérogènes : d’une part, les organisations artisanales qui défendent les métiers et, d’autre part, les administrations sociales qui défendent la protection sociale. De fait, à partir de 2010, certains contours du régime connaissent des modifications dans un sens contraire à la volonté de ses concepteurs, auxquelles ces acteurs n’ont pas été étrangers. Sans que la logique globale du régime se trouve modifiée, celui-ci est amendé à plusieurs niveaux via une série de décrets et de textes législatifs qui rapprochent les auto-entrepreneurs du droit commun en ce qui concerne l’immatriculation et les cotisations sociales.
La question des cotisations se situe en effet au cœur du débat : alors que certains acteurs opposés au régime prônent un droit commun supposant certaines cotisations de la part des affiliés, les autres, promoteurs du régime, dénoncent la « dimension antisociale » de ces positions qui correspondraient à une « véritable agression contre les travailleurs pauvres » que sont les auto-entrepreneurs. Pour Sarah Abdelnour, une telle position ne fait pas de doute : elle sert de vernis social à un mouvement visant à protéger les intérêts économiques de capitalistes détenteurs de parts d’entreprises.

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05Les auto-entrepreneurs entre satisfaction et autonomie limitées
Outre la fabrication politique du régime de l’auto-entrepreneur, cet ouvrage s’intéresse à sa réception du côté des travailleurs. Les contraintes et les ressources qui conduisent les auto-entrepreneurs à s’enregistrer comme tels sont nombreuses et hétérogènes. La sociologue liste quatre usages principaux du régime : son cumul au salariat souvent précaire ou à la retraite d’anciens salariés le plus souvent qualifiés, la gestion du chômage, l’insertion professionnelle chez les jeunes en particulier et la volonté de quitter le salariat. Mis à part l’utilisation bonus du régime dans des cas minoritaires, la plupart des autres usages relèvent le plus souvent du bricolage, d’une manière d’adoucir la rigueur, moyennant le plus souvent de longues heures de travail.
Ainsi, si les promoteurs du régime en font un dispositif au service du pouvoir d’achat des exclus du salariat, la réalité des auto-entrepreneurs diffère. En effet, sans soutiens matériels extérieurs, l’auto-entrepreneur est très précaire. Autrement dit, un auto-entrepreneur devant vivre uniquement de son activité, incluant le fait de devoir gérer lui-même les risques (maladie, accident, vieillesse), se rapproche fortement des travailleurs des temps anciens qui se vendaient directement sur le marché, sans être couverts par le droit du travail.

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06Abandon des politiques d’emploi et ubérisation du monde du travail
Pour Sarah Abdelnour, il ne fait pas de doute que les discussions entourant le nouveau régime de l’auto-entrepreneur témoignent de la victoire de la lecture libérale du chômage, promue dans les années 1970, selon laquelle les individus, notamment qualifiés, doivent s’en sortir par eux-mêmes. L’État aide à la rigueur les stratégies individuelles et se dégage de la responsabilité de créer des emplois ou d’agir sur les salaires. Cette lecture accompagne également une certaine idée de la crise économique qui doit être résorbée par la création d’entreprises plutôt que par des investissements et une hausse de la consommation.
Dans la mesure où l’individu doit mobiliser ses ressources personnelles, la dynamique économique entrepreneuriale dépasse la stricte sphère institutionnelle et s’invite dans l’espace domestique et dans la vie privée. S’appuyant sur Foucault, Sarah Abdelnour dénonce la dynamique qui traverse ce tournant : la vie de l’individu doit être en adéquation avec le fait qu’il devient lui-même une sorte d’entreprise permanente et multiple. La sociologue interroge en pointillés tout au long de l’ouvrage l’impact collectif et politique de cette nouvelle idéologie.

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07Conclusion
Moi, petite entreprise dresse un premier bilan du régime de l’auto-entrepreneur depuis sa création en 2008. Par le biais de nombreux entretiens avec des personnalités politiques et administratives ayant joué un rôle dans la genèse du régime, ainsi que de nombreux entretiens avec des auto-entrepreneurs, Sarah Abdelnour cherche non seulement à donner une image concrète de ce dispositif, mais aussi à donner des clefs de compréhension sur sa signification économique et sociale aujourd’hui.

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08Zone critique
La démarche sociohistorique employée par Sarah Abdelnour dans cet ouvrage permet d’être au plus près de l’action publique concernant l’auto-entrepreneuriat et des auto-entrepreneurs eux-mêmes. L’ouvrage met en lumière les ambivalences et les mirages du discours « ultra-libéral » en s’appuyant de manière conséquente et féconde sur des penseurs critiques comme Foucault, Bourdieu, Boltanski ou encore Castel.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Moi, petite entreprise. Les auto-entrepreneurs, de l’utopie à la réalité, Paris, PUF, 2017.
De la même auteure – Avec Anne Lambert, « “L’entreprise de soi”, un nouveau mode de gestion politique des classes populaires ? Analyse croisée de l’accession à la propriété et de l’auto-emploi (1977-2012) », Genèses, n°95, 2014, p. 27-48.

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