
Métier : député
Enquête sur la professionnalisation de la politique en France
Description
Depuis plusieurs années, voire depuis plusieurs décennies, la politique est l’objet de critiques récurrentes. Elle est accusée d’être un système, une bulle dans laquelle est cultivé l’entre-soi et dont les membres monopolisent le pouvoir à leur seul profit. Ces individus, en même temps qu’ils se seraient professionnalisés, se seraient éloignés de ceux qu’ils sont censés représenter.
Pour juger de la pertinence de ces dénonciations, Julien Boelaert, Sébastien Michon et Étienne Ollion ont mené l’enquête dans l’un des hauts-lieux de la République française : l’Assemblée nationale. C’est auprès des députés qu’ils ont investigué pour dresser un panorama fidèle de la classe politique française.
Sommaire
01Introduction
Le terme de « politicien » renvoie à un phénomène dénoncé de longue date : la professionnalisation de la politique. Les élus, de tous bords, refusent donc d’être assimilés à des professionnels exerçant un métier.
Pourtant, lorsque l’on explore la pratique de la politique dans les dernières décennies, on constate que les fonctions des députés — c’est le cas étudié ici — partagent de nombreux traits de ressemblance avec les métiers de leurs administrés français, à commencer par la rémunération. Ce fait remarquable masque cependant les profondes disparités qui existent entre les diverses catégories de professionnels de la politique. Notamment, ils n’ont pas tous les mêmes facilités pour accéder aux plus hautes responsabilités nationales.

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02Politicien : de l’insulte au déni
Dire d’un élu qu’il est un professionnel de la politique est une insulte classique dans le milieu. On se souvient de la sortie d’Emmanuel Macron qui, avant son élection à la charge suprême, dénonçait le cursus honorum que tout individu se doit de suivre pour atteindre les plus hautes responsabilités nationales. « Militant, élus locaux, puis députés » (p. 67), le chemin est tracé : c’est une carrière réservée et à laquelle n’importe quel citoyen ne peut pas accéder.
Parler de carrière, comme en toute profession, conduit aussi à parler de rémunération. Les élus le sont. Ils reçoivent une indemnité fixe qui a tout d’un salaire. Votée au début du XXe siècle, cette indemnité est censée assurer l’accès de tous à la fonction élective (nous y reviendrons). Cependant, elle a dès son origine été perçue de manière négative. Les élus ne sont-ils pas davantage attirés par ce « salaire » que par la volonté de travailler à l’intérêt général ? L’introduction de la rétribution dans l’exercice de la chose publique rapproche celle-ci d’un métier.

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03Les critères de la professionnalisation du monde politique
Lorsqu’on se penche sur la réalité de la fonction élective, et notamment de celle de député dont il est question dans l’ouvrage, on ne peut s’empêcher de faire le parallèle entre celle-ci et le métier tel que le définit le Larousse, c’est-à-dire une « profession caractérisée par une spécificité exigeant un apprentissage, de l'expérience, etc. »… et exercée en échange d’une rémunération.
Les députés perçoivent une indemnité de mandat qui leur permet d’exercer pleinement leur charge. Selon Max Weber, c’est là que commence leur professionnalisation. « Alors que les élus avaient jusqu’alors vécu "pour" la politique, ceux du XXe siècle naissant vivaient maintenant aussi "de" la politique. » (p. 8) Depuis 1904, ils bénéficient aussi d’un droit à la retraite, qui s’est aligné de plus en plus avec les années sur le régime de retraite des fonctionnaires. Ils peuvent également faire appel à un fond de chômage en cas de revers électoral, qui leur permet de percevoir leur indemnité pleine pendant six mois s’il n’exerce aucune autre activité. Dans la pratique, ils y ont peu recours, car les carrières politiques s’achèvent rarement au terme du mandat.

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04Les diverses catégories professionnelles en politique
Vus de l’extérieur, les députés semblent former un bloc homogène, mais c’est une illusion. En réalité, il existe des profils très différents au sein de l’Assemblée nationale.
Certains élus commencent leur carrière au plus haut niveau. Il s’agit des collaborateurs de l’exécutif national, qui œuvrent dès leurs débuts dans les cabinets ministériels ou même au secrétariat général de l’Élysée. Ces personnages évoluent au plus près du pouvoir, là où se prennent les décisions. C’est particulièrement vrai en France, un pays dans lequel le pouvoir exécutif a conservé une très forte capacité d’action par rapport au pouvoir législatif. Les « membres de cabinet de l’exécutif sont caractéristiques de ce que Pierre Bourdieu appelait la "noblesse d’État" » (p. 77).

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05Le long tunnel de la politique
Car c’est un fait majeur dégagé par l’enquête de Julien Boelaert, Sébastien Michon et Étienne Ollion : les politiques doivent passer de plus en plus de temps en politique avant d’accéder aux responsabilités nationales.
Les carrières politiques sont de plus en plus longues, de plus en plus distendues dans le temps. Les aspirants à la fonction de député semblent être en probation. Dans l’ouvrage, on voit l’exemple d’un militant socialiste qui dit, en 2005 : « À trente ans, j’ai déjà passé quinze ans de ma vie en tant qu’apparatchik [rires], entre le MJS [Mouvement des jeunes socialistes] et le PS. » (p. 78) En 2017, soit douze ans plus tard, « il aspire à se présenter aux législatives, mais la concurrence est forte ».

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06La captation du pouvoir au profit de la classe politique
Ces hommes et ces femmes qui ont mis des années, et même des décennies, à faire carrière en politique et à ne vivre que de la politique ont-ils encore — ou ont-ils jamais eu — une compréhension de la réalité de leurs administrés ? Ne sont-ils pas davantage intéressés par le maintien de leur situation que par l’intérêt général ?
Cette mise en accusation des élus comme une classe aux intérêts propres a existé durant tout le XXe siècle, notamment dans les partis de gauche, mais aussi dans les milieux de droite élitiste qui dénonce une baisse du niveau des élus à cause de la rémunération. André Tardieu dit ainsi dans La Profession parlementaire : « c’est une association alimentaire, une mutuelle qui vit et se développe pour ses fins propres, parce que son mécanisme est plus fort que son idéal » (p. 27).

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07Conclusion
Dans cette enquête sur la professionnalisation de la politique en France, les trois auteurs tracent le portrait d’élus qui ressemblent fortement à des professionnels de la politique. Certes, les députés réfutent cette image d’eux-mêmes, car ils lui préfèrent celle d’individus dévoués à un sacerdoce, celui de la gestion de la chose publique.
Mais, ils sont rétribués, et bien rétribués pour cette fonction, et ce fait saillant transforme le regard porté sur leur charge. Bien sûr, il y a divers profils de politiciens : il n’y a guère de rapport entre l’ancien collaborateur de Matignon ou de l’Élysée devenu député avant ses quarante ans et le chargé de permanence qui va suivre pendant vingt ans le long « tunnel de la politique » avant d’accéder au Palais Bourbon.

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08Zone critique
La critique de la professionnalisation des élus n’est pas un phénomène nouveau. Elle a cependant pris un nouvel essor dans les dernières années avec des mouvements d’ampleur tels que Nuit debout en France ou le mouvement des Indignés en Espagne, qui revendiquent une large transformation des systèmes politiques.
Cette critique est également un levier rhétorique et démagogique dans la bouche des politiciens eux-mêmes. L’exemple le plus emblématique à cet égard a probablement été la promesse d’Emmanuel Macron de renouveler la vie politique française lors de la campagne présidentielle de 2017.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Julien Boelaert, Sébastien Michon, Étienne Ollion, Métier : député. Enquête sur la professionnalisation de la politique en France, Paris, Raisons d’agir Éditions, 2017.

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