
Métamorphoses du travail
Réflexions sur l'évolution du travail
Description
Les sociétés contemporaines donnent l’impression que le travail est devenu le seul moyen d’intégration sociale. La crise qui les traverse est celle du travail qui devient une denrée de plus en plus rare. Avec l’installation durable du chômage, ce modèle dominant n’est plus viable.
Gorz souligne l’urgence qu’il y a à en changer sous peine de creuser le fossé qui sépare la minorité de privilégiés en possession d’un travail stable et valorisant de la majorité condamnée à vivre dans la précarité. Seule une société du temps libéré peut espérer combler cette fracture lourde de menaces pour la cohésion sociale.
Sommaire
01Introduction
La parole d’André Gorz est d’abord celle d’un philosophe. Sa rencontre avec Jean-Paul Sartre eut une influence durable sur lui. Loin des systèmes, il conçoit la philosophie comme une façon de se penser soi-même.
La cause que jamais il ne perdra de vue est la défense de l’autonomie individuelle comme moteur du changement social. C’est peut-être sa fidélité à la part non socialisable de l’individu, héritée de la tradition philosophique, qui explique l’incompréhension répétée de ses amis syndicalistes et sociologues mais aussi écologistes face à cette pensée qui n’a cessé d’évoluer.
À partir des années 70, ses réflexions sont influencées par Ivan Illich. Tous les deux affirment l’autonomie de l’individu que Gorz déplace sur le terrain du travail où la rationalité économique a dépossédé l’individu de lui-même. Au centre de ses réflexions : la question de l’aliénation individuelle ou collective qui empêche l’homme d’être lui-même. Le décalage entre ce que les individus sont par eux-mêmes et leur être social n’a cessé de le préoccuper.

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02L’invention du travail
Les sociétés occidentales ont longtemps eu recours à l’auto-production. L’essentiel des besoins est couvert par la production au sein de la famille ou du village. Dans ce cadre, « il faut le temps qu’il faut », la durée du travail et son intensité sont limitées à la possibilité d’assurer sa subsistance. L’artisan est en possession d’un savoir-faire irremplaçable.
Au milieu du XIXe siècle, le capitalisme industriel invente ce que nous appelons le travail et que Marx considérait comme du « travail abstrait ». C’est, tout simplement, le travail salarié.
Objet d’une quantification, il obéit à une rationalité économique. Son introduction s’est heurtée à la résistance de l’ouvrier. Pour le contraindre à travailler davantage, la bourgeoisie lui a versé des salaires si faibles qu’il doit accepter de travailler jusqu’à dix heures par jour toute la semaine pour gagner sa vie. Le travail acquiert une valeur d’échange.

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03Le travailleur consommateur ou le toujours plus
Par son caractère inédit, la rationalisation économique a provoqué une mutation culturelle. Elle a engendré une scission entre le temps de travail et le temps de vivre.
Contrairement aux périodes passées, le lien indissociable entre production et consommation est rompu. Le résultat du travail n’a pas d’utilité directe pour le salarié. Sa rémunération lui permet d’acquérir ce qui est produit par d’autres que lui. Seules comptent les satisfactions que peut procurer l’argent gagné. Le travailleur s’est laissé convaincre que celles-ci étaient la clé de son bonheur. L’argent supplante les autres valeurs et devient leur unique mesure. L’individu « aliéné dans son travail, le sera aussi, nécessairement dans ses consommations, et finalement dans ses besoins » (p. 45).

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04Se libérer du travail
La rationalisation du travail productif entraîne la division de plus en plus poussée des tâches. Pour s’assurer que les travailleurs se comportent de la façon attendue, leurs conduites sont de plus en plus codifiées. Une conduite est « fonctionnelle » quand elle est adaptée à un but, sans que l’individu ait même l’intention d’atteindre ce but dont parfois il n’a même pas connaissance.
L’initiative du travailleur se réduit d’autant plus qu’il méconnait la cohérence de l’organisation à laquelle il participe. La motivation des individus à l’égard de leur travail s’en ressent. Ils participent à la « machinerie » en tant que simple rouage. Rien ne nécessite qu’ils tissent entre eux des relations basées sur la coopération. Ces activités subordonnées à l’impératif de l’économie et coordonnées de l’extérieur appartiennent à la sphère de l’hétéronomie. Elles sont imposées, subies.

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05Ce que n’est pas le travail
Le secteur du travail à finalité économique a longtemps laissé à l’écart de nombreuses dimensions de l’existence. Les économistes ont vu dans les activités de service un vivier d’emplois pour les chômeurs. Elles sont aussi censées augmenter la richesse nationale. Progressivement, des activités auparavant gratuites ont été transformées en emplois et donc monétarisées. Les services à la personne se sont multipliés.
Pour qu’une activité soit du travail au sens économique, elle devrait satisfaire différents critères : créer « de la valeur d’usage, en vue d’un échange marchand, dans la sphère publique, en un temps mesurable et avec un rendement aussi élevé que possible » (p. 222). Que des activités ne réunissant pas ces éléments soient entrées dans la sphère marchande est le signe d’une perte d’autonomie de l’individu. Le travail pour soi comprend les activités d’entretien comme se laver, faire le ménage, les courses, tondre son jardin, bricolage. Progressivement, on assiste à la prise en charge de celles-ci par des services extérieurs : livraison à domicile, entreprise de nettoyage…

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06Conclusion
Désigné comme l’un des théoriciens de « la fin du travail », cette perception pour juste qu’elle soit, ne tient pas assez compte de la subtilité d’une pensée en mouvement continu. Gorz ne nie pas l’importance du travail qui fournit ce dont on a besoin comme celle de la technique qui économise du travail. Mais ni l’un ni l’autre ne sont l’essentiel de la vie.

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07Espace critique
Métamorphoses du travail n’est pas le dernier mot de Gorz sur le travail, loin s’en faut. Une pensée attentive comme la sienne aux bouleversements de l’économie ne pouvait rester indifférente à l’évolution du capitalisme de plus en plus enclin à faire appel à un travail immatériel ou cognitif. Celui-ci s’accompagne de formes d’exploitation encore plus redoutables que celles connues sous le capitalisme industriel. En effet, il exige une implication totale de la personne et mobilise des savoirs qui résultent de ce travail de production de soi effectué par les individus sur leur temps libre.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– Métamorphoses du travail, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2014.
Du même auteur
– Écologica, Paris, Galilée, 2008. – Bâtir la civilisation du temps libéré, Paris, Les Liens qui libèrent, 2013.

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