
Médiarchie
Influence des médias sur la société
Description
Les Sciences de l’information et de la communication se sont structurées au cours du XXe siècle principalement autour de la question des médias.
On explore leurs dimensions techniques, capitalistiques, cognitives, sociales pour interroger les effets d’outils devenus médias de masse, sur nos sociétés.
Yves Citton s’inscrit dans cette même lignée et propose de « cartographier ce régime d’expérience » médiatique qu’il nomme Médiarchie. Il expose ainsi cette volonté politique de « déplier » notre environnement médiatique, d’en prendre « soin » comme nous devons le faire pour l’environnement naturel, pour garantir notre « survie collective ».
Sommaire
01Introduction : Citton héritier de McLuhan
Le penseur canadien des médias, Marshal McLuhan, mort en 1980, célèbre pour sa formule « le message c’est le medium », constitue l’un des fils rouges marquants de l’ouvrage. Cela correspond à la volonté de l’auteur de décaler notre regard en allant puiser dans des champs académiques étrangers. C’est aussi un choix singulier. Si McLuhan est unanimement considéré comme un théoricien important dans l’histoire des sciences de l’information et de la communication, sa vision des médias est aujourd’hui très critiquée.
Yves Citton fait donc le choix de se réapproprier des théories peut-être trop rapidement mises de côté, pour mieux refonder notre regard sur les médias. Il reprend le postulat de McLuhan, celui d’un déterminisme technique radical, qui explique notre perception du monde, nos interactions sociales à partir des spécificités de notre environnement médiatiques. La question n’est pas tant celle de la transmission de l’information par les médias de masse d’un récepteur à un émetteur. Les médias -télévision, radio, internet, etc.- conditionnent notre perception commune de l’environnement. Mais ce conditionnement n’est pas le fruit d’une volonté unique extérieur.

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02Un paysage médiatique complexe à « déplier »
Dans cette perspective Citton nous invite à abandonner l’idée, fréquemment répandue, que les médias, constituent un ensemble homogène qui formaterait par en haut notre perception du monde. Parler de médiarchie, c’est rendre compte de la complexité des médias, dans leurs effets de sens, dans leurs structures, dans leurs relations matérielles aux publics. Comprendre les médias c’est d’abord comprendre leur relation aux « contenus » qu’ils diffusent.
Comme le dit McLuhan, le media est le message, mais ce contenu est en lui-même un « médium à l’intérieur du médium » (p. 87) qui prend les traits d’un format préexistant. Le cinéma à ses débuts emprunte à la photographie et au théâtre. L’interface graphique des ordinateurs s’appuie sur l’imaginaire du bureau avec ses fichiers, ses dossiers, ses agrafes, sa corbeille, etc. Même si le contenu circule via des formes identifiables de « re-médiation » (p. 87), il n’est jamais un simple message qui traverserait un media pour être restitué, dans sa forme pure, auprès d’un public.
Plutôt que de rendre compte du monde, le medium « instaure un mélange particulier de coprésence d’un ailleurs éloigné dans le temps avec l’ici et maintenant ». Et Citton précise : « Voilà ce que font les media : enrichir et multiplier, voire disperser, mais surtout compliquer nos modes de présence » (p.87) au monde, aux autres. En fonction des médias, deux régimes de présence permettent de comprendre cette complexité. Tantôt nous faisons face à une logique de « l’immédiacie qui vise à rendre le medium aussi transparent et invisible que possible, de façon que l’attention à laquelle s’adresse ce medium se dirige aussi directement – immédiatement – que possible vers le contenu représenté ».

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03« Habiter » une médiarchie numérique
La médiarchie par ailleurs se numérise. Cela instaure un certain nombre de changements et de ruptures dans notre relation aux contenus, dans la production des publics évoqués précédemment. D’abord parce que là où les « anciens » médias analogiques fonctionnaient sur le mode de l’indice en donnant à voir un élément (photographie, dessin, lettres) qui a un lien étroit avec la chose communiquée, le numérique semble rompre cette relation. Comme le terme l’indique, le numérique procède par la mise en nombre des processus d’information et de communication.
Tout ce que nous consultons sur les médias digitaux est le résultat d’une recombinaison à partir du langage informatique binaire. Alors « faute de rapport direct, "immédiat", indiciaire, entre la réalité matérielle saisie et sa représentation médiale, cette combinaison peut toujours être suspectée de receler une combine » (p. 294). Il y a donc ici un « traumatisme » lié à cette rupture de la digitalisation. Mais les médias numériques sont aussi des « méta-médias » qui ne font pas que renouveler les modalités de circulation de l’information, mais contiennent et reprogramment les « représentations précédentes » -écriture, son, image- et « homogénéise la (re)production de toutes les strates antérieures de médialité » (p. 301) dont Yves Citton fait ici l’archéologie. En rendant accessible des images provenant d’autres médias, de la télévision par exemple, Internet ne fait pas que circuler ces contenus, il les re-médiatise et en transforme le statut et la perception.

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04Une archéologie des médias comme projet politique
Yves Citton ne propose pas seulement une analyse ou une archéologie critique de notre « intrastructure » médiatique. Son ouvrage se veut aussi politique.
Son projet est celui d’une « décolonisation » face à « l’impérialisme publicitaire », pour le « maintien de la diversité culturelle » face au modèle occidental dominant, et enfin pour « stimuler les esprits plutôt que de les occuper » (p. 176). On retrouve les préoccupations de son ouvrage précédent au sujet d’un projet « d’écologie de l’attention ». La publicité est décrite comme une force de déstabilisation des médias au profit d’un petit nombre de puissants acteurs, « aux dépens des autres » (p. 184).
Elle détourne notre attention, et « restructure la visibilité et la distribution des informations, des images, des sons, des formes, des styles, des accroches affectives et des significations circulant au sein d’une société » en direction non pas du bien commun, mais d’intérêts privés. La publicité participe à la marchandisation de notre attention qui devrait pourtant être protégée comme ce bien commun. Citant les travaux de Georg Franck, Citton évoque un véritable « impôt prélevé sur la perception » (p.185) par le biais de la publicité.

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05Conclusion
« Médiarchie » est une plongée dans la complexité, la densité d’un système médiatique qui ne fait pas que nous montrer le monde, mais qui nous traverse, nous habite autant que nous le traversons et nous l’habitons.
Faire l’archéologie – plutôt que l’histoire – des médias qui nous « libèrent des limites de l’ici et du maintenant », c’est comprendre que « avant de nous informer de la réalité, ils informent notre perception du monde, en filtrant, restructurant, diffractant, multipliant, ce qui s’y trouve à voir » (p.19).

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06Zone critique
Par sa densité et son foisonnement théorique et conceptuel « Médiarchie », désamorce à l’avance un certain nombre de points polémiques dans le champ de la sociologie des médias. Néanmoins la filiation revendiquée avec McLuhan donne quelques prises à la critique. Comme le chercheur canadien, Yves Citton dresse un tableau médiatique marqué par un fort déterminisme technique. Les particularités de chaque medium sont amplifiées pour se prolonger en particularités sensorielles qui déterminent notre organisation sociale.
C’est particulièrement visible dans son analyse des médias numériques. La digitalisation est présentée sous l’angle de la rupture avec les médias anciens. Cette perspective est remise en cause, ou en tout cas atténuée par d’autres courants de recherche. Ainsi le chercheur Yves Jeanneret propose d’explorer ce qui dans ces nouvelles technologies de l’information et de la communication n’est en fait pas nouveau. Plutôt qu’une rupture, celui-ci voit de fortes continuités entre « anciens » et « nouveaux » médias, tous structurés autour des mêmes activités de lecture et d’écriture. De même, Tarde fréquemment cité par Citton est également utilisé par Jeanneret, mais pour en critiquer la vision diffusionniste de la communication.

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07Pour aller plus
Ouvrage recensé – Médiarchie, Paris, Editions du Seuil, 2017
Du même auteur – L'Envers de la liberté. L'invention d'un imaginaire spinoziste dans la France des Lumières, Paris, Éditions Amsterdam, 2006. – Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche, Paris, Éditions Amsterdam, 2010. – L'avenir des humanités, Paris, Éditions La Découverte, 2010. – Renverser l'insoutenable, Éditions du Seuil, 2012. – Gestes d'humanités. Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques, Paris, Armand Colin, coll. « Le temps des idées », 2012. – Pour une écologie de l'attention, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Le temps des idées », 2014.

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