
Manières de faire des mondes
La philosophie de la création artistique
Description
Dans cet essai dense et exigeant issu de cycles de conférences et de cours donnés tout au long de sa carrière, Nelson Goodman s’interroge sur les modes de connaissance humains.
Derrière la prétendue irréductibilité des savoirs scientifique et artistique, il discerne une nouvelle épistémologie, réconciliant l’exigence de vérité de l’esprit humain avec ses procédés cognitifs singuliers.
Sommaire
01Introduction
À la sensibilité de l’un, à sa subjectivité débridée, on oppose communément la rigueur et l’objectivité admirables de l’autre : artiste et scientifique incarnent, dans le sens commun, les deux extrêmes d’un même système cognitif, impliquant par là que l’on choisisse irrémédiablement sa voie. C’est précisément à ce préjugé que Nelson Goodman livre bataille : en analysant les étapes et rouages du procédé cognitif, il différencie sa fabrication de son résultat. La première relève de dispositifs communs, le second donne une version singulière d’un monde.

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02Le chantier des mondes
L’épistémologie de Goodman suppose la reconnaissance préalable du caractère situé de toute démarche heuristique (visant à la découverte) : balayant le confort psychologique idéaliste, qui présuppose l’existence d’une vérité transcendantale à laquelle on devrait se conformer, le philosophe réintroduit la prédominance de la perception en épistémologie.
À rebours de la tradition classique, qui s’en méfie du fait de la relativité des sens chez les êtres humains, il lui redonne sa place dans l’équation « concevoir sans percevoir [produit] le vide » et « percevoir sans concevoir [c’est être] aveugle ».
Par cette profession de foi relativiste, Nelson Goodman s’attache plutôt au « comment décrire » qu’à la nature de ce qui est décrit. Le monde en soi importe moins que les versions que l’on fabrique par notre connaissance : plutôt qu’un seul monde, il y a donc des versions de mondes différents. Adoptant un point de vue pluraliste, Goodman refuse de réduire la connaissance à une méthode scientifique précise – celle de la physique par exemple – comme le veut le matérialiste, et il en dénonce les standards cognitifs stériles élaborés au prétexte d’une rigueur sans faille.

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03De l’art du symbole
L’art, ayant recours à ces mêmes relations de connaissance, s’inscrit donc pleinement dans le processus cognitif de l’esprit humain et n’est pas simplement un vecteur ou un style de représentation.
Le détour par la définition notionnelle du « style » éclaire le point de vue de Goodman. Contrairement au formaliste qui distingue forme et contenu, l’auteur se refuse à cantonner le style à la simple « manière de dire » : il constitue au contraire la connaissance d’un sujet par une caractéristique donnée, ouvrant ainsi la perspective d’une autre version du monde. De là, la Renaissance décrite de façon politique et militaire dit bien autre chose de celle décrite du point de vue de ses innovations artistiques. Les deux récits présentent deux visions de la Renaissance, deux mondes que chacun de ces deux styles incarne : il symbolise, exemplifie ou exprime ; il suppose quelque chose sans se contenter de signer une œuvre en la rattachant à une école ou à un artiste.

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04Désacralisation de la science
L’art ne diffère donc pas tant de l’entreprise scientifique en ce que les deux domaines reposent sur des modes épistémologiques semblables. Nelson Goodman s’appuie ici sur les expériences faites par Paul A. Kolers et relatées dans Aspects of Motion Perception (1972) : désireux de comprendre la perception du mouvement, le scientifique projette un point dans un espace clair, puis en projette un second, ailleurs dans le même espace, quelques millièmes de secondes plus tard.
L’œil humain en reconstitue la trajectoire alors même qu’il s’agit de deux points différents apparus à quelques secondes d’intervalle, trahissant ainsi la propension à l’analogie chez l’esprit humain : en inventant un lien logique entre ces deux points (un mouvement apparent), il s’appuie sur la mémoire du mouvement réel expérimenté dans un autre contexte.
Cependant, le lien reconstitué par lui repose sur une logique difficilement discernable lorsqu’on répète l’expérience avec des formes géométriques (est-ce par rapidité, proximité des formes, ou reconstruction rétrospective ?) ou des formes colorées (pourquoi n’y a-t-il pas de transition chromatique mais un remplacement brusque de telle couleur à telle autre ?).

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05L’épineuse question de la vérité
Si la connaissance se construit, se dessine, se choisit, si elle résulte d’un ajustement, quel rapport entretient-elle avec la notion de vérité ? Comment concilier des visions du monde en conflit ? À quoi se référer pour les corriger, sans tomber à nouveau dans le piège de l’idéaliste aux valeurs supérieures désincarnées ? Distinguons d’abord un « rendu », soit une version d’un monde, d’une « correction », c’est-à-dire l’évaluation de ses critères d’acceptabilité.
L’esprit humain a tendance à vouloir dégager une comparaison possible entre deux énoncés apparemment contradictoires, en en levant l’ambiguïté. « Le Soleil tourne autour de la Terre » et « la Terre tourne autour du Soleil », à première vue irréconciliables, le deviennent une fois précisé le référentiel des deux énoncés : « Le Soleil tourne autour de la Terre, par rapport à elle » et « la Terre tourne autour du Soleil, par rapport à lui ». Sans référentiel, difficile de ne pas penser ces deux versions (ou ces deux mondes) comme étant en conflit : le réaliste dira que chaque version décrit un monde différent – par ses conventions et son langage singulier –, ce à quoi résistera l’idéaliste. Cette capacité de relativisme radical confine à la néantisation de la connaissance : soit on accepte tout, soit on refuse tout, et il ne reste rien.

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06Le valide et le vrai
Validité et véracité ne sont pas synonymes : le raisonnement par déduction, par exemple, est forcément valide (logiquement correct) du moment que ses prémisses le sont, sans que l’on puisse se prononcer sur la véracité effective de la conclusion. Quant à l’induction, sa conclusion peut être fausse avec des prémisses valides, mais elle présente l’avantage de produire des systèmes de catégories à l’efficacité satisfaisante. Un système construit par induction ne dit pas forcément ce qui est vrai mais ce qu’il peut faire : il « [argumente] moins qu’il ne [vend] ».
Or la logique ne repose que sur le langage : comment donc dire le vrai ou le valide dans un système non verbal ? Pour Nelson Goodman, sa validité repose sur l’identification d’un « bon échantillon », c’est-à-dire, celui qui représente non seulement un morceau (de tissu), mais surtout le meilleur rapport d’informations (texture, motifs, grain), le plus conforme, le plus pertinent par rapport à l’ensemble.

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07Conclusion
À l’inverse de ce que prétendent le vulgaire et le spécialiste, l’épistémologie en art et en science repose sur une même entreprise de « fabrication » d’une version du monde : à chacun son chantier, mais les outils sont partagés. « Connaître, c’est refaire le monde », c’est en approfondir sa compréhension en y ajoutant des catégories, étiquettes et rapports nés d’un ajustement permanent entre un sujet et sa perception.

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08Zone critique
En un superbe essai alerte et pluridisciplinaire, Nelson Goodman offre un plaidoyer pour une épistémologie relativiste et évolutive : la reconnaissance de la valeur des raisonnements non scientifiques et non verbaux comme processus de connaissance per se déploie une compréhension accrue de la fabrication des catégories subjectives de l’esprit. En cela, Nelson Goodman s’inscrit dans l’héritage d’un Karl Popper qui démantèle le dogme méthodologique de la science mathématique en en montrant les ressorts de préférence et d’utilité pratique.
Le positionnement épistémologique de Nelson Goodman a eu d’importants impacts sur les restructurations des sciences humaines et sociales de la fin du XXe siècle, favorisant la prise en compte de nouveaux objets de savoir et méthodes de connaissance. On déplore pourtant la façon dont le philosophe évacue la question de la reconnaissance d’une vision ou d’une version d’un monde vis-à-vis d’une autre ou son éventuelle généralisation à l’ensemble d’un groupe d’individus. Les travaux des philosophes des sciences comme Bruno Latour ou Thomas Kuhn ont pourtant montré les incidences du contexte social sur la fabrication d’une version du monde ainsi que les facteurs proprement sociologiques qui influent sur le choix d’un « paradigme » de connaissance – soit un système de catégories définies.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Nelson Goodman, Manières de faire des mondes, trad. par Jacqueline Chambon, Paris, Gallimard, 1992 [1978].
Du même auteur – Faits, fictions et prédictions, Paris, Minuit, 1985. – Esthétique et connaissance : pour changer de sujet (avec Catherine Elgin), Paris, Éditions de l'Éclat, 1990. – Reconceptions en philosophie, dans d'autres arts et dans d'autres sciences, Paris, PUF, 1994. – La Structure de l'apparence, Paris, Vrin, 2004. – Langages de l'art : Une approche de la théorie des symboles, Paris, Hachette, 2005. – L'Art en théorie et en action, Paris, Gallimard, 2009.

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