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Couverture de 'Mai 68 et ses vies ulterieures'

Mai 68 et ses vies ultérieures

Kristin Ross

Un regard sur les répercussions durables de Mai 68

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Description

À Paris, au mois de mai 1968, une mobilisation étudiante démarre d’abord au campus de Nanterre, s’étendant par la suite à Paris et à la France entière. Au mouvement étudiant s’ajoute une grève générale : neuf millions de personnes tous secteurs confondus arrêtent de travailler. C’est la grève la plus importante du mouvement ouvrier français. Ces événements sont connus sous le nom de « Mai 68 ».

Cependant, trente ans plus tard, l’histoire officielle a réduit Mai 68 à une révolution culturelle de jeunes étudiants parisiens. Une amnésie semble avoir englouti son ampleur et notamment ses dimensions politiques. À l’aide d’une documentation originale, Kristin Ross déconstruit cette vision et réhabilite Mai 68 comme événement politique.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

L’histoire officielle présente Mai 68 comme une révolte spirituelle de la jeunesse étudiante parisienne assoiffée de liberté. Trente ans plus tard, la réussite de quelques anciens militants devenus des entrepreneurs à succès dans la communication représenterait l’accomplissement de ses aspirations et de cette révolte culturelle.

Or, selon Ross, Mai 68 a été, au contraire, une révolte politique avec, en son centre, l’aspiration à l’égalité et le refus massif de concevoir le social de manière traditionnelle. En le réduisant au mois de mai 1968 parisien et étudiant, en reléguant à l’arrière-plan la grève ouvrière et en le limitant à la ville de Paris, l’histoire officielle l’a détourné. Afin de comprendre ce processus, il faut débarrasser Mai 68 de ses « confiscations » générationnelle et biographique et dévoiler ses paradoxes. Mai 68 n’est pas un mouvement spontané. Il naît dans les conditions d’une insurrection contre l’impérialisme, contre la guerre et contre la violence. Il représente la remise en cause de la division sociale du travail.

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02

Mai 68 – un « fourre-tout » : réductions et paradoxes d’une histoire officielle

Une histoire officielle de l’événement s’est peu à peu installée, mais son analyse expose les « paradoxes de la mémoire contestataire » et sa confiscation.

La Seconde Guerre mondiale a permis le développement d’une industrie de la mémoire perçue comme traumatisme : les événements de masse étaient compris comme des catastrophes, on éprouvait le besoin de les commémorer. Premier paradoxe : bien que Mai 68 fasse l’objet de commémorations, ce n’est jamais avec de tels termes pathologiques. Une gamme variée d’émotions allant de la révolte au plaisir et au bonheur s’est inscrite dans la mémoire de ceux qui l’ont vécu.

Le besoin de renouer des liens générationnels autour de ces événements fait ainsi de Mai 68 une révolte de jeunes se révoltant « parce qu’ils sont jeunes ». Mai 68 a subi une confiscation générationnelle. Or, non seulement Mai 68 n’est pas attaché intrinsèquement à un groupe social spécifique, mais il a surtout représenté un refus global de l’idéologie dominante.

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03

Mai 68 au-delà du mois de Mai 68

Mai 68 prend ses racines au début des années 1960, dans la mobilisation contre les violences de l’État en Algérie et contre la guerre du Vietnam et se prolonge jusqu’au milieu des années 1970. Lorsque les événements de Mai 68 se déclenchent, la police, gardienne de l’ordre, cantonne violemment les étudiants au Quartier latin en employant la matraque. On souhaite éviter leur interaction avec les travailleurs qui s’étaient mis en grève. Ces manifestations activent chez les participants une mémoire récente.

Au début des années 1960, une nouvelle forme de pensée et de subjectivité politiques surgit du décalage entre le discours humaniste et les actions politiques de la France en Algérie. Une polarisation politique se catalyse, tandis que le Parti communiste français (PCF) adopte une « attitude attentiste », soutenant le maintien de la présence française en Algérie. Le 17 octobre 1961 une manifestation des Algériens de France a lieu à Paris pour protester contre le couvre-feu. Malgré le caractère pacifique de la manifestation, elle est réprimée violemment par les forces de l’ordre.

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04

Mai 68 : critique de la division sociale du travail, solidarité avec l’Autre, égalité

Dans son entreprise de réduction postérieure, l’État fait croire que Mai 68 serait une prise de pouvoir manquée par les étudiants. Or, la solidarité des étudiants avec les ouvriers, parvient à annuler, pour un temps, la division sociale du travail.

En dissociant la grève des étudiants de celle des travailleurs, l’État la confine au Quartier latin. C’est aux étudiants qu’est imputée la violence. En maintenant les ouvriers loin de la rue, à l’usine, l’État souhaite « couper les liaisons » et mieux maîtriser le monopole de l’information. Cependant, la sensibilité politique était déjà là.

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05

Après-68 : continuer la lutte

Après la grève, les ouvriers insatisfaits ont du mal à reprendre le travail. Quelques tentatives de prise de parole survivent dans les décennies qui suivent. La question de la représentation du peuple par les intellectuels perdure un temps.

En 1973 naît le journal Libération. Ayant des origines maoïstes, il a le mérite de produire des images sur Mai 68 à une époque où la sociologie dominait la scène intellectuelle. D’autres sources comme les documentaires ou certains ouvrages s’efforcent encore de donner la parole au peuple dont la voix s’estompe de plus en plus face au discours dominant. Leurs auteurs cherchent la « vérité des gens » et non pas la vérité sociologique dominante, génératrice de catégories. Les historiens essaient aussi de rompre avec l’élitisme académique, menant leurs recherches à partir de la révolte. Trois revues sont marquantes.

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06

Enterrer Mai 68 : d’anciens militants té­lé­gé­niques et de « Nouveaux Philosophes »

L’intelligentsia post-68 prend sa distance vis-à-vis de son passé militant et enterre le souvenir de Mai 68. Une professionnalisation mercantile de la presse endort l’esprit de révolte. Le journal Libération s’éloigne progressivement de ses origines et devient « une entreprise journalistique, une institution culturelle et un instrument idéologique ». Les trois revues d’histoire disparaissent.

En effet, dans les années qui ont suivi 1968, les banlieues se sont éloignées autant que l’Algérie ou le Vietnam des classes moyennes parisiennes. Les émissions de télévision contrôlent désormais la commémoration de Mai 68 : on y organise le « procès de Mai 68 », jugé responsable d’un retard culturel et industriel que la France doit rattraper ainsi que du chômage des jeunes. Dans cet espace médiatique se mettent en scène des experts de Mai 68 : d’anciennes figures de militants vieillissants, des sociologues, de « Nouveaux Philosophes ». Ces figures télégéniques d’« ex-gauchistes » réécrivent les événements, en exorcisant leur passé militant , erreur embarrassante dont il faut se repentir.

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07

Conclusion

La postérité de Mai 68 a confisqué le caractère politique de l’événement : en poussant au-devant de la scène les figures médiatiques de « Nouveaux Philosophes » et en réduisant Mai 68 à une révolte d’une génération d’étudiants revendiquant la liberté, la « doxa » officielle s’est efforcée d’oublier le vrai sens de la révolte et a tissé autour de Mai l’image consensuelle d’une rébellion culturelle.

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08

Zone critique

Kristin Ross livre sa version très polémique vis-à-vis de la récupération historique de Mai 68. Elle s’écarte des discours officiels et sociologiques pour plonger dans la littérature politique de l’époque : films, pamphlets, revues d’histoire, romans, caricatures, photographies, affiches, paroles de citoyens ordinaires. Ces « petits textes » reconstruisent, selon l’auteure, la dimension politique de Mai 1968, mais, pour le lecteur, ils occasionnent de vertigineux aller-retour dans le temps.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Marseille, Agone, 2010.

De la même autrice – L’imaginaire de la Commune, Paris, La fabrique éditions, 2015.

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