
LTI, la langue du IIIe Reich
Analyse fascinante de la langue du nazisme
Description
Professeur d’université, devenu par la force des lois antisémites de l’Allemagne nazie un paria – mais un paria échappant aux camps de la mort par la grâce de son mariage avec une aryenne –, Victor Klemperer a continué à étudier la langue.
Mais il a troqué son sujet habituel, le XVIIIe siècle français contre celui que les circonstances lui avaient imposé : la langue du IIIe Reich, ou LTI, Lingua Tretii Imperii. Le présent ouvrage, publié en 1947, est le condensé des notes qu’il a prises chaque matin, avant de partir pour l’usine. Le but : dénazifier la langue allemande.
Sommaire
01Introduction
Fondée sur l’idée que la subversion des mots constitue la plus efficace des propagandes, l’étude de Victor Klemperer se caractérise d’abord par la méthode. Chaque matin, avant de partir à l’usine, il consigne les observations que lui inspire la journée passée, phrases lues ou glanées dans la rue, discours officiels. Puis, il les analyse, prenant appui sur quelques principes.
Tout d’abord, il accorde peu d’importance à l’étymologie, car, ce qui compte, c’est l’emploi qui est fait des mots. Ensuite, il prête une grande attention à tout ce qui est nouveau, que ce soit en termes d’expressions – car il en naît beaucoup de nouvelles – ou de sens – car de nombreuses expressions changent de valeur ou de signification.

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02Poison fasciste, terreau romantique, mystique millénariste
Le fascisme, pour Klemperer, c’est une maladie étrangère, italienne, qui a pris en Allemagne une virulence extrême, justement en raison de son caractère étranger. Hitler emprunte tout au Duce : le salut, le parti unique, la violence, les discours, les parades au flambeau, les chemises brunes, tout. Mais les nazis réinterprètent le fascisme en fonction d’un trait typiquement allemand : le romantisme, avec sa prééminence du sentiment sur la raison, considérée comme froide, française, vaine, artificielle, et la valorisation extrême du sentiment – forcément naturel, sain, vivifiant et germanique. Conséquence : la langue nazie porte la marque de la démesure, de l’absence de ces frontières et de ces limites que pose la raison et que le sentiment nie.

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03Fanatisme et haine de l’intellect
Au cœur du nazisme et de sa langue, il y a le verbe prophétique du Guide et de ses « apôtres », Goebbels et les autres. Mais, ici, il ne n’agit pas de l’orateur antique, étroitement lié à la cité et à la politique, chargé de convaincre, par le moyen du raisonnement et de la rhétorique, mais de l’orateur moderne, qui s’adresse directement au peuple, par voie de radio et de haut-parleur, dans le but de galvaniser les foules. Il doit être magnétique. Il doit s’adresser donc, non pas à l’intellect, considéré comme une pourriture juive, mais au sentiment. Hitler, comme Mussolini, méprise absolument ce peuple qu’il flatte pour en tirer pouvoir. Surtout, il ne faut pas que l’on se mette à penser.
Et, comme « celui qui pense de manière systématique est deux fois plus difficile à convaincre » (p. 139), il faut déprécier tout système. Pour les nazis, il y a un système par excellence : celui de la République de Weimar (1918-1933), contrôlé par les Juifs, la banque apatride et le marxisme. Il faut le détruire, et lui substituer une communauté, fondée sur la race, épurée de tout élément corrupteur. Le principe de cette communauté n’est pas le droit mais l’organisation : le politique, chez les nazis, devient organique, ou du moins le prétend. Paradoxalement, dans cet organisme « naturel », la personne est parfaitement respectée, pourvu, bien entendu, qu’elle soit aryenne. Le nazisme place en effet très haut le principe de responsabilité, qu’il nomme le principe du chef, ce « führerprinzip » qui se retrouve partout dans le LTI. Dans la société nazie, tout fonctionne par allégeance et fidélité. Chacun doit obéissance absolue et aveugle à son chef. En retour, il commande de façon absolue à ses subordonnés.

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04Sémites et Aryens
Au cœur de ce fanatisme débridé, de cette langue exaltée, il y a l’antisémitisme et le culte du mouvement permanent. D’ailleurs, les deux choses sont liées : le Juif est assimilé au raisonneur et le raisonneur, c’est celui qui pense au lieu d’agir, le contraire du vrai Germain fanatisé, engagé dans une guerre conçue comme un match de boxe. Mais si l’antisémitisme tire son origine de la haine romantique de l’intellectualisme et de la Révolution française, il sert aussi à Hitler de moyen pour amalgamer ses ennemis en une seule entité, et pour donner à la petite-bourgeoisie qui est sa base électorale, un ennemi visible et concret, car après tout la France ou le Bolchevisme, ce sont des choses lointaines.
Ainsi naissent le judéo-bolchevisme, la banque juive et autres termes du même acabit. Même l’Angleterre n’échappe pas à la judéisation de l’ennemi : Rosenberg, l’un des théoriciens du nazisme, a toujours soutenu que les Anglais étaient la fameuse treizième tribu d’Israël.

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05Conclusion
Paradoxalement, le caractère mystique et sentimental du nazisme n’est pas ennemi d’une certaine technicité, bien au contraire. Dans le nazisme, « la métaphore technique vise directement la personne » (p. 205), et non plus seulement les choses, comme sous Weimar. Ce n’est plus seulement l’économie, qu’il s’agit de « relancer » comme on fait d’une vieille locomotive ou d’une voiture en panne, ce sont les dignitaires du régime que l’on compare à des moteurs. C’est l’ensemble de la société qu’il s’agit de « mettre au pas » ou de synchroniser.
Ce sont les travailleurs qui doivent travailler « à plein régime » ou « à pleine charge ». C’est partout et tout le temps l’homme ravalé à n’être qu’un rouage dans la totalité de l’organisme national et total, c’est le mépris absolu de la personne.

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06Zone critique
Persécuté pendant les huit années que dura le régime hitlérien, Klemperer considérait qu’il avait été libéré par l’Armée rouge et avait choisi la RDA plutôt que la RFA. Loyal envers le régime communiste, il se garda bien de soumettre la langue soviétique à la critique. « Il est certain, affirme-t-il, que le bolchevisme a fait son apprentissage technique en Amérique, qu’il technicise son pays avec passion, ce qui doit forcément laisser des traces profondes dans sa langue. Mais pour quelle raison fait-il cela ? Pour procurer à ses habitants une existence plus digne, pour pouvoir, sur de meilleures bases matérielles, […] leur offrir la possibilité d’une élévation intellectuelle » (p. 209). Mais, malgré ces gages donnés de bonne volonté, les autorités communistes maintinrent la population dans l’ignorance du livre de Klemperer. Elles ne l’interdirent jamais, mais elles n’en imprimèrent que de faibles tirages, que l’intelligentsia s’arrachait dès leur sortie, car elle pensait y trouver toutes les clés qui pourraient lui permettre de résister au totalitarisme communiste.

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07Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– LTI, la langue du IIIe Reich. Carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, coll. « Agora », 1996 [1947].

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