
L'Orientalisme
L'examen critique des représentations de l'Orient
Description
Dans son essai L'Orientalisme publié en 1978, l'intellectuel palestinien Edward Saïd analyse la construction du discours occidental sur l'Orient depuis le 18e siècle. Il y décrit comment l'Orient a été fantasmé, dominé et transformé en objet d'étude par les puissances occidentales.
Derrière un style accessible, Saïd décortique avec brio les rouages d'une forme de domination culturelle et intellectuelle. Il montre comment l'Orient a été essentialisé et décrit de manière erronée par de nombreux penseurs et artistes européens. Cette fabrication d'une altérité orientale exotique et inférieure a servi à légitimer la colonisation.
L'Orientalisme a marqué un tournant dans la réflexion postcoloniale. C'est une lecture incontournable pour comprendre l'histoire des relations complexes entre Orient et Occident. Une analyse stimulante qui nous invite à questionner les perceptions héritées du passé encore ancrées dans notre rapport à l'autre.
Sommaire
01Introduction
Quand L’Orientalisme paraît en 1978, après la période des décolonisations, l’objet qu’il décrit – cet ensemble de discours et d’institutions fondé sur la distinction ontologique entre l’Orient et l’Occident, qui a justifié l’occupation et l’exploitation du premier par les Européens puis les Américains – est entré en crise. L’idée selon laquelle il existe une différence fondamentale entre ces deux espaces, que l’Oriental est inférieur, passif, et que son développement ne dépend que de l’Occident n’est plus soutenable par rapport à la réalité des faits.
Or, malgré les nouveaux discours de réconciliation et d’égalité des sociétés sur la scène internationale, les évènements ultérieurs (conflit israélo-palestinien, révolution iranienne, guerre du Golfe) montrent que ce livre reste d’une actualité brûlante, comme l’analyse Said dans sa postface de 1994 et sa préface de 2003, écrite juste avant sa mort. Selon lui, les schémas orientalistes continuent d’exister parmi les professionnels des administrations occidentales, au travers des stéréotypes véhiculés par la culture populaire, ou plus largement dans les médias. Comment, dès lors, expliquer la latence et le poids de cette tradition, que Said fait remonter à la fin du XVIIIe siècle ?

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02Une définition de l’orientalisme
Comment est né l’orientalisme ? Pour répondre à cette question, Said analyse les discours portant sur l’Orient dans toutes les dimensions de la culture européenne et américaine. Son approche est généalogique : il s’efforce de retrouver les racines d’un concept, ses ramifications, en donnant une vision linéaire de ce phénomène.
En outre, sa méthode est fortement influencée par la pensée de Michel Foucault (1926-1984) : il lui emprunte notamment son analyse du discours, sa réflexion sur le lien entre savoir et pouvoir, ainsi que le concept d’épistémè, compris comme l’ensemble des présupposés et des cadres théoriques reliant tous les domaines et les représentations scientifiques, à une époque donnée. Ce dernier concept se rapproche de l’idée d’« hégémonie culturelle » formulée par Antonio Gramsci (1891-1937) dans ses Cahiers de prison, autre référence de l’ouvrage : elle désigne les idées ou les formes culturelles qui font consensus au sein d’une société, et prédominent. Said fait ainsi de l’orientalisme une « force culturelle » (p. 88) primordiale au sein de la société européenne.

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03La géographie imaginaire à l’origine du discours orientaliste
« Ils ne peuvent se représenter eux-mêmes ; ils doivent être représentés ». À travers cette citation mise en exergue, Said sous-entend que l’Orient n’est pas une donnée inerte, c’est une idée qui a une histoire, tout comme son contraire, l’Occident. C’est une représentation créée par l’Occident, pour l’Occident : ce qui compte pour les auteurs orientalistes, c’est moins la correspondance de leurs écrits avec la réalité brute de cette région du monde qu’une correspondance interne avec les autres discours européens portant sur l’Orient.
Parce que le rapport entre l’Europe et la région Moyen-Orient – Afrique du Nord était un rapport de domination après avoir été un rapport de confrontation, les discours sur l’Orient ont construit une altérité profonde entre ces deux espaces. À travers le discours orientaliste, l’Europe a représenté l’Autre, celui à rebours duquel elle se construisait et qui symbolisait tout ce qu’elle rejetait au sein de sa propre civilisation .

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04Savoir et pouvoir
L’orientalisme décrit par Said s’inscrit dans une relation de pouvoir et de domination entre l’Orient passif, décrit, analysé, et l’Occident agissant, colonisateur. Dans cette relation, le savoir devient un outil afin d’assurer la maîtrise sur un territoire. L’événement marquant du début de l’orientalisme moderne est l’expédition d’Égypte de Bonaparte, en 1798. Il s’agit dès ce moment d’explorer la matérialité même de l’Orient (ses textes, ses langues, ses traditions culturelles) et de le soumettre à l’examen de la science européenne. Mais l’expédition de savants accompagne avant tout une guerre de conquête, visant à lutter contre l’influence des Britanniques dans la région.
Ce discours de l’orientalisme moderne se solidifie à partir du milieu du XIXe siècle. Des intellectuels de renom comme Silvestre de Sacy, Ernest Renan et Edouard Lane lui donnent une « base scientifique et rationnelle » (p.219), en s’appuyant sur des techniques nouvelles et institutionnalisées comme la linguistique ou la philologie. L’orientalisme coïncide alors avec la période « de la plus grande expansion européenne » (1815-1914). En donnant à l’Orient ses textes de référence, ils deviennent des autorités pour tous les écrivains qui usent de ce matériau oriental dans leurs recherches esthétiques, qu’il s’agisse de Goethe, Hugo, Flaubert, Burton, Walter Scott, Byron, etc. Ces derniers, à leur tour, sont autant de pèlerins qui voyagent en Orient pour décrire cette région du monde, exploiter son caractère exotique et la coucher par écrit.

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05Une nouvelle éthique des sciences humaines ?
Said refuse toute distinction entre un « savoir pur » et un « savoir politique » (p.41). Il ne croit pas à la prétention académique d’un savoir qui se veut non politique, exclusivement scientifique et universitaire, « impartial » ; auquel on opposerait un savoir soumis aux intérêts politiques et subventionné par des administrations d’État. En effet, le savant ne peut s’abstraire de sa réalité quotidienne : il vit en société, dans un milieu particulier, a une certaine position sociale, des croyances, etc. Dans son rapport à l’Orient, tout orientaliste est d’abord Européen ou Américain avant d’être un individu, et doit réaliser qu’il appartient à « une puissance qui a des intérêts bien précis en Orient » (p.44). De ce point de vue, toute objectivité scientifique suprapolitique semble voler en éclat.
Afin de sortir les sciences humaines de cette impasse, Said propose une forme d’éthique fondée sur la responsabilité politique du chercheur : celui-ci doit prendre conscience de sa situation, et l’expliciter dans son travail afin d’atteindre une nouvelle objectivité. L’intellectuel doit s’engager contre toute standardisation de la pensée, et se méfier du caractère dominant de tout discours. Contre cette uniformisation de la pensée, Said prône une posture humaniste, qui lui est inspirée par le philologue allemand Erich Auerbach et son approche fondée sur les concepts d’« empathie » (Einfühlung) et de « dépaysement ».

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06Conclusion
Plus qu’un discours particulier, l’orientalisme moderne est une structure englobante, un cadre théorique qui a influencé une large partie des productions culturelles et scientifiques des XIXe et XXe siècles. Fondé sur l’opposition pluriséculaire entre l’Orient et l’Occident, qui a permis à l’Europe de se définir et de se valoriser par rapport à un « Autre » qui rassemblait tous les vices, le discours orientaliste est devenu pendant la période de la colonisation un outil au service de la domination européenne.

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07Espace critique : un livre partisan
« L’Orientalisme est un livre partisan et non une machine théorique » (p. 545). Beaucoup d’auteurs ont critiqué cet aspect de L’Orientalisme, qui, écrit à chaud, révèle par moment une tonalité pamphlétaire manifestant la critique acerbe de Said vis-à-vis du milieu universitaire américain, dans le contexte du conflit israélo-palestinien (guerre de Kippour en 1973).
Sa méthode généalogique, recherchant dans le passé tous les éléments significatifs par rapport à une thèse préétablie et à une situation contemporaine, a aussi induit une forme d’anachronisme, reliant tous les pans de la culture concernés par l’orientalisme aux intérêts impérialistes. En réifiant d’autre part un bloc occidental à l’origine de l’orientalisme, il lui a été reproche d’éliminer les exceptions à ce discours ou de minimiser les différentes prises de position vis-à-vis de celui-ci.

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08Pour aller plus loin
Du même auteur :
• Des intellectuels et du pouvoir, Paris, Seuil, 1996 [1994]. • Culture et impérialisme, Paris, Fayard, 2000 [1993].
Sur Edward Said et L’Orientalisme :

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